‹ De la sagesse; trois livresChapitre 294 sur 456 · LIVRE III, CHAP. ÏI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. ÏI

point leur langage à la fortune présente du prince ^ ne cum fortunâ potiàs principis loquantur quàm cum ipso '• Mais sans espargner la vérité ils disent ce qu'il convient. Car combien que la liberté , rondeur et fidélité heurte et offense pour l'hem-e ceux ausquels elle s'oppose-, après, elle est révérée et estimée , in prcescnlid quibus resistis , offendis ,• deinde ipsis suspicitur laudaturque ^ ; et constamment sans ployer, varier et changer à tous propos pour plaire et suyvre l'humeur, le plaisir et la passion d'autruy , mais sans opiniastreté et esprit de contradiction, qui trouble et empesche toute bonne délibération , voire quelques fois faict tourner son opinion , ce qui n'est inconstance mais prudence. Car le sage ne marche pas tousjours d'un mesme pas, encores qu'il suyve mesme chemin , il ne change point, il s'accommode : non semper il uno ^radu sed iinâ via ; — non se mutât, sed aptat^. Comme le bon marinier faict des voiles selon le temps et le vent , il convient souvent tourner et obliquement arriver où l'on ne peust à droict fil; c'est habilité. Religieux à tenir secrettes les délibérations , chose extrêmement nécessaire au maniment des affaires, res magnœ sustineri nequeunt ah eo oui tacere grave est K Et ne suffit d'estre secret, mais ne faut fureter ny crochetter les secrets du prince : c'est chose mauvaise et dangereuse , exquirere abditos principis sensus illicitum et anceps ^ : voire je diray qu'il faut esviter de les sçavoir. Voylà les principales bonnes conditions et qualités de conseillers , comme les mauvaises dont ils se doibvent bien gar-

' S'adressant moins à la fortune du prince qu'au prince lui-même. Voyez Tacite, Histor., 1. i, c. 15, dont le texte est ici modifié.

' Vous blessez, pour le moment, ceux à qui vous résistez; mais plus tard, ils louent et admirent votre fermeté. (Pline, 1. m, Epist. 9.)

' Le sage ne marche point toujours du même pas , ni par le même chemin. — Il ne change pas , il s'accommode au temps. (Sén., Ep. xx.)

" Celui à qui il paroît difficile de se taire, doit s'abstenir des afTaires publiques. ( Quinte-Cubce.)

* Tacite, ÂmuiL, 1. vi, c. 8. La traduction précède.

der, sont confiance présomptueuse , qui laict délibérer et opiner audacieusement ^ car le sage en délibérant pense et repense , redoubtant tout ce que peust advenir ' , pour puis estre hardy à exécuter : nam

Animus vcreri qui scit, scit tutô aggredi '.

Au contraire le fol est hardy et chaud à délibérer : et quand il faut joindre, le nez luy seigne : consilia calida et audacia prima specie lœta sunt , iractalu dura , eventu tristia^. Puis toute passion de cholere, envie, despit, hayne , avarice , cupidité , et toute affection particulière , la poison mortelle du jugement et tout bon sentiment, prii'atœ res semper offecere officientque publiais consiliis , — pessimum veri affectûs etjudicii vcnenum sua cuique utilitas 4 -, et précipitation ennemie de tout bon conseil , et seulement propre à mal faire. Voylà que doibvent estre les bons conseillers.

Or le prince les doibt choisir tels ou par sa propre science et jugement, ou s'il ne le peust , par la réputation , laquelle ne trompe gueres \ dont disoit un d'entre eux à son prince : Tenez-nous pour tels que nous sommes estimés : Nam singuli deciperc et decipi possunt : nemo omnes , neminem omnes fefellerunt ^ Et se bien garder des mignons , courtisans , tlatteurs , esclaves , qui font honte à leur maistre et le trahissent, n'y ayant rien plus pernicieux que le conseil

' Pour toul ce qui peut advenir. C'est le langage du temps.

' Car celui qui sait craindre, n'entreprend qu'avec la certitude du succès. (PuBuus Syrus, Senlenl.)

' Les conseils précipités et audacieux se présentent d'abord sous un aspect favorable ; mais l'exécution en démontre la difficulté, et l'issue en est triste. (Tite-Live, 1. xxxv, c. 32.)

< Tacite, Hislor., 1. i, c. 15; Tite-Live, 1. xxxii. Ces deux passages sont en partie traduits par ce qui précède.

5 Car les particuliers peuvent tromper ou être trompés eux-mêmes ; mais jamais personne n'a trompé tout le monde , jamais tout le monde n'a trompé personne. (Pline, Paneg., c. lxu.)

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