LIVRE 111 , CHAP
du cabinet. Et les ayant choisis et trouvés , il s'en doibt servir prudemment en prenant conseil d'eux à temps et heure, sans attendre au poinct de l'exécution et perdre le temps en les escoutant ^ et avec jugement sans se laisser aller laschement à leur advis , comme ce sot d'empereur Claude , et avec douceur aussi sans roidir trop, estant plus raisonnable , comme disoit le sage Marc-Antonin , de suyvre le conseil d'un bon nombre de ses amis , qu'eux soient contraints de fleschir soubs sa volonté. Et s'en servant avec une authorité indifférente , sans les payer par presens pour leurs bons conseils, aflin de n'attirer les mauvais soubs espoir de recompense , ny aussi les rudoyer pour leurs mauvais conseils ^ car il ne se trouveroit plus qui voulust donner conseil , s'il y a voit danger à le donner. Et puis souvent les mauvais réussissent bien et mieux que les bons , ainsi disposant la souveraine pourvoyance. Et ceux qui donnent les bons conseils , c'est-à-dire heureux et asseurés , ne sont pas pour cela toujours les meilleurs et plus ildeles serviteurs, ny pour leur liberté à parler, laquelle il doibt plustost agréer, et regarder obscurément les craintifs et flatteurs 5 car misérable est le prince chez qui l'on cache ou l'on desguise la Yerïté, cujus aures ità formatœ sunt , ut aspera quœ utilia , et nil nisi jucundum et lœsurum accipianf^ ; et enfin celer son advis et sa resolution , estant le secret l'ame du conseil , nidla meliora consilia, quàm quœ ignoraverit adversarius , antequàm fièrent ^
Quant aux officiers , qui viennent après , et qui servent le prince et Testât en quelque charge , il les faut choisir gens de bien , de bonne et honneste famille. Il est à croire qu'ils n'en seront que meilleurs : et n'est beau que des gens de
' Dont les oreilles sont faites de telle sorte, qu'elles trouvent désagréable ce qui est utile, et qu'elles ne veulent entendre que cecpii les flatte. (Tacite, Histor., 1. m, c. 55.)
' Il n'y a point de meilleurs conseils que ceux que l'adversaire ignore avant leur exécution. ( Végèce. , 1. m.)
peu s'approchent du prince , et commandent aux autres , sauf qu'une grande et insigne vertu les relevé , et supplée le défaut de noblesse : mais non gens infâmes , doubles , dangereux , et de quelque odieuse condition. Aussi doibvent-ils estre gens d'entendement , et employés selon leur naturel ; car les uns sont propres aux affaires de la guerre , les autres aux affaires de la paix. Aucuns sont d'advis de les choisir d'une douce et médiocre vertu -, car ces outrés et invincibles, qui se tiennent tousjours sur la poincte , et ne veulent rien quitter', ne sont communément propres aux affaires, ut pares negotiis , neque suprà : — sint rccti non erecW.
Après le conseil nous mettrons les finances, grand et puissant moyen ; ce sont les nerfs , les pieds , les mains de Testât. Il n'y a glaive si tranchant et pénétrant que celuy d'argent, ny maistre si impérieux, ny orateur si gaignant les cueurs et volontés, ny conquérant tant preneur de places , comme les richesses. Parquoy le sage prince doibt pourvoir que les finances ne faillent ny ne tarissent jamais. Cette science consiste en trois poincts, fonder les finances, les bien employer, et avoir tousjours en reserve et espargne une bonTie partie pour le besoin. En tous les trois le prince doibt esviter deux choses : l'injustice et la sordidité, et conservant le droict envers tous , et l'honneur pour soy.
Pour le premier, qui est faire fonds et accroistre les finances , il y a plusieurs moyens , et les sources sont diverses , qui ne sont pas toutes perpétuelles , ny esgalement asseurées , sçavoir le domaine et revenu public de Testât , qu'il faut mesnager et faire valoir, sans jamais Taliener en gucune façon , comme aussi est-il de sa nature sacré et inaliénable. Les conquestes faites sur les ennemis , qu'il faut approfiter et non prodiguer ny dissiper, comme le practi-
' Céder. "-'
' Qu'ils soient au niveau et non au-dessus des affaires ; — égaux et non plus élevés. (Tacite, Annal., 1. vr, c. 36; Juste-Lipse, PolUic, 1. m, c. 10.)