LIVRE III, CHAP. m
la diversité des estais , des peuples , leurs naturels et humeurs , l'une est plus aysée et aussi plus requise en aucuns lieux qu'en autres. Les moyens d'acquérir tous les deux sont touchés et comprins en ce qui a esté dict cy-dessus , spécialement de la vertu et des mœurs du souverain 5 nonobstant nous en parlerons de chascune un peu.
La bienveillance ( chose très utile et quasi du tout nécessaire, tellement que seule vaut beaucoup, sans elle tout le reste est peu asseuré) s'acquiert par trois moyens : douceur non seulement en paroles et en fîiicts , mais encores plus aux commandemens et en l'administration , ainsi le requiert le naturel des hommes qui sont impatiens et de servir du tout , et se maintenir en une entière liberté ' , nec totam servitutem pâli , nec totam libertatem. Ils obéissent bien volontiers en subjects , mais non en esclaves , domiti utpareant, non ut serviant \ Et à la vérité l'on obéit plus volontiers à celuy qui commande doucement : remissiàs impcranli meliùs paretur * .-
Qui vult amari languidà regnet manu ^.
La puissance , disoit César, grand docteur en cette matière, médiocrement exercée conserve tout : mais qui commande indifféremment et eshontement n'est ny aymé ny asseuré. Il ne faut pas toutesfois une douceur trop lasche , molle ny abandonnée , affin que l'on ne vienne en mespris , qui est encores pire que la crainte , sed incorriipto ducis honore ^. C'est le tour de prudence de tempérer cecy, ne rechercher
' Charron traduit le passage latin, avant de le citer. {Voyez Tacite, Histor., 1. 1,0. 16.)
' Tacite, Kic d'Agricola, c. x\i. La traduction précède la citation.
5 SÉNÈQUE, 1. I, de Clément., c. xxiv. La traduction précède.
* Qui veut être aimé, n'a qu'à tenir les rênes de l'état d'une main languissante. (SÉNÈQUE, Thébaïde, acte iv, se. 1,y. 659.)
' Mais en conservant intact l'honneur de celui qui commande. (Tacite, Histor., I. V, c. 1.)
d'estre redoublé en faisant du terrible , ny aymé en tro]i s'abbaissant.
Le second moyen d'acquérir la bienveillance est beneficence ' , j'entens premièrement envers tous , mesmement le petit peuple , par une providence et bonne police , par laquelle le bled et toutes choses nécessaires au soustien de cette vie ne manquent , mais soient à bonne raison , voire abondent s'il est possible ; que la cherté ne travaille point les subjects : car le menu peuple n'a soin du public que pour ce regard '^ vulgo una ex republicâ annonce cura ^ .
Le troisiesme moyen est la libéralité (beneficence plus spéciale ) , qui est une amorce , voire un enchantement pour attirer, gaigner et captiver les volontés : tant est chose douce que de prendre, honorable de donner. Tellement qu'un sage a dict qu'un estât se gardoit mieux par bienfaicts que par armes ^. Elle a principalement lieu à l'entrée et en un estât nouveau.. A qui, combien et comment il faut exercer la libéralité a esté dict cy-dessus '". Les moyens de bienveillance ont esté sagement practiqués par Auguste , qui militem donis , populum annonâ , cunctos dulcedine otii pellexit ^.
L'authorité est l'autre appuy des estats , majestas imperii, salut is tutela ^j la forteresse invincible du prince , par laquelle il sçait avoir raison de ceux qui osent le mespriser
■ La bienfaisance.
^ Ne se mêle de l'inlérêl public que pour cet objet.
' Le vulgaire ne prend intérêt à la chose publique que pour ce qui concerne les subsistances. (Tacite, Hislor., 1. iv, c. 38.)
'' Meliùs beneficiis imperium custoditur quàm armis. (Sknèque, de Brevit. vitœ.)
' Au chap. II.
'' Qui s'altachoit le soldat par des dons, le peuple par des distributions de vivres, tout le monde par la douceur que procure un paisible loisir. (Tacite, yinnal., 1. i, c. 2.)
" De la majesté du prince dépend le salut de l'empire. ( Quinte-Curce ,