LIVRE III, CHAP. III
tout prescrire, c'est chose infinie, et consiste autant à se garder de faire , comme à faire. Nous en donnerons icy des advis principaux et nécessaires. Pour un premier, le prince doibt pourvoir à ce qu'il soit fidèlement et diligemment adverti de toutes choses. Ces toutes choses reviennent à deux chefs , dont y a deux sortes d'advertissemens et d'advertisseurs qui tous doibvent estre bien conlidens et asseurés , prudens et secrets : bien qu'aux uns est requise une plus grande liberté , fermeté et franchise , qu'aux autres. Les uns sont pour l'advertir de son honneur et debvoir, de ses défauts , et lui dire ses vérités. Il n'y a gens au monde qui ayent tant de besoin de tels amis cohime les princes , qui ne voyent et n'entendent que par les yeux et par les oreilles d'autruy. Ils soustiennent une vie publique , ont à satisfaire à tant de gens , on leur celé tant de choses que , sans le sentir ils se trouvent engagés en la hayne et detestation de leurs peuples, pour des choses fort remediables et fort aysées à esviter, s'ils en eussent esté advertis d'heure '. D'autre part les advertissemens libres , qui sont les meilleurs olliciers de la vraye amitié , sont périlleux à l'endroit des souverains : combien qu'ils soyent bien délicats et bien foibles , si pour leur bien et prolîît ils ne peuvent souffrir un libre advertissement , qui ne leur pince que l'ouye , estant le reste de l'opération en leur main. Les autres sont pour l'advertir de tout ce qui se passe et remue non seulement parmi ses subjects et dedans l'enclos de son estât, mais encores chez ses voisins ^ de tout , dis-je , qui touche de loin ou près Testât sien et de ses voisins. Ces deux sortes de gens respondent aucunement à ces deux amis d'Alexandre , Ephestion et Craterus , dont l'un aimoit le roy, et l'autre Alexandre, c'est-à-dire l'un Testât, et l'autre la personne.
= En second lieu le prince doibt tousjours avoir en main
' A temps.
■ Ce paragraphe est pris dans la République de Bodiii , I. vi, c. 2.
un petit mémorial et livret contenant trois choses , principalement un registre abrégé des affaires d'estat , affîn qu'il sache ce qu'il faut faire , ce qui est commencé de faire , et qu'il ne demeure rien imparfaict et mal exécuté ^ une liste des plus dignes personnages qui ont bien mérité , ou sont capables de bien mériter du public^ un mémoire des dons qu'il afaicts, à qui, et pourquoy : autrement et sans ces trois , il lui adviendra de faire de grandes fautes. Les grands princes et sages politiques l'ont ainsi bien practiqué, Auguste, Tibère , Vespasian , Trajan, Adrian, les Antonins.
En tiers lieu , d'autant que de l'un des principaux debvoirs du prince est à discerner et ordonner des loyers ' et des peines, et pource que l'un est favorable, et l'autre odieux, le prince doibt retenir à soy la distribution des loyers et bienfaicts , qui sont estais , honneurs , offices , bénéfices , privilèges, pensions, exemptions, immunités, restitutions , grâces et faveurs , et renvoyer à ses officiers à faire et prononcer condamnations , amendes , confiscations , privations , supplices , et autres peines.
En distribution des loyers, dons et bienfaicts, il s'y doibt porter prompt et volontaire , les donner avant qu'ils soyent demandés , s'il se peust, et n'attendre pas qu'il luy faille les refuser ^ et les donner luy-mesme s'il peust , ou les faire donner en sa présence. Par ce moyen les dons et bienfaicts seront beaucoup mieux receus, auront plus d'efficace : et l'on esvitera deux grands inconveniens ordinaires , qui privent les gens d'honneur et de mérite des loyers qui leur sont deus -, l'un est une longue poursuitte , difficile et pleine de despense , qu'il convient faire pour obtenir ce que l'on veust et l'on pense avoir mérité ; ce qui est grief à gens d'honneur et de cueur : l'autre , qu'après avoir obtenu du prince le don avant qu'en pouvoir jouir, il couste la moitié et plus de ce que vaut le bienfaict , et encores quelques fois viendra à rien.
■ Des récompenses.