LIVRE III, CHAP. III
3. A une bonne fin , sçavoir la paix et le repos \sapientes pacis causa bellum gerunt, et laborern spe otii sustentant : ut in pace sine injuria vivant ".
Après la justice , vient la prudence , qui fait meurement délibérer avant que corner la guerre. Dont pour ne s'y eschauffer pas tant , et se garder de témérité , il est bon de penser à ces poincts : 1. Aux forces et moyens , tant siens que de son ennemi. 2. Au hazard et dangereuse révolution des choses humaines , spécialement des armes , qui sont journalières, et ausquelles la fortune a plus de crédit et exerce plus son empire , qu'en toute autre chose , dont l'issue peust estre telle, qu'en une heure elle emportera tout, simul parta ac sperata décora unius horœ fortuna evertere potes t ^.
3. Aux grands maux , malheurs , et misères publiques et particulières qu'apporte nécessairement la guerre, qui sont telles , que la seule imagination est lamentable. 4. Aux calomnies , malédictions et reproches , que l'on jette et verse sur les autheurs de la guerre , à cause des maux qui en arrivent 5 car il n'y a rien plus subject aux langues et jugemens que la guerre. Mais tout tombe sur le chef, iniquissima bellorum conditio hœc est, prospéra omnes sibi vendicant, adversa uni imputantur^. Toutes ces choses font que la plus juste guerre est détestable , dit S. Augustin % et que le souverain n'y doibt entrer que par grande nécessité, comme
' Plularque appelle la paix elle repos, le but de tout sage gouvernement. Voyez Fie de Phocion.
' Les sages ne font la guerre que pour obtenir la paix , ne supportent les fatigues que dans l'espoir du repos, que pour vivre dans un honorable loisir. (Salluste, Episl. i , ad Cœsar.)
^ La fortune peut dans une heure renverser la gloire la mieux acquise et les espérances les mieux fondées. (Tite-Live, I. xxx, c. 30.)
* Par une extrême injustice que règne dans les armées , chacun s'approprie les succès ; un seul est responsable des malheurs. (Tacite, f^ie d' Agricola , c. xxvii.)
' Div. Augustin., de Civil. Dei , 1. xix , c. 7.
il est dict d'Auguste ' : et ne se laisser gaigner à ces boutefeux et flambeaux de guerre , qui par quelque passion particulière l'y veulent eschauffer ' : quitus in pace duriùs servitium est , — in id nati, ut nec ipsi quiescant, neque alios sinant K Et sont souvent ceux à qui le nez saigne quand il faut venir au faict : dulce bellum inexpertis ^. Le sage souverain se contiendra paisible , sans provoquer ny aussi craindre la guerre, sans remuer son estât etceluy d'autruy, entre espérance et crainte, et venir a ces extrémités de périr ou faire périr les autres.
Le second cbef de l'action militaire est à faire la guerre. A quoy sont requises trois choses : munitions , hommes , reigles de guerre. La première est la provision et munition de toutes choses nécessaires à la guerre, qui doibt estre faicte de bonne heure : car ce seroit grande imprudence d'attendre au besoin à chercher ce qu'il faut avoir tout prest ,
Diù apparandum est , ut vincas celeriùs ^.
Or de la provision requise pour le bien du prince et de Testât , ordinaire et perpétuelle en tout temps , a esté parlé en la première partie de ce chapitre qui est toute de ce subject. Les principales provisions et munitions de guerre, sont trois : 1. Deniers, qui sont l'esprit vital et les nerfs de la guerre , dont a esté parlé. 2. Armes , tant offensives que deffensives , desquelles a esté aussi parlé ; ces deux sont or-
' f^oyez Suétone, in Augusl., c. xxi.
' TiTE-LivE, 1, XXI, c. 10,
' Pour qui la paix est une fatigue insupportable. (Tacite, Annal., 1. XI, c. 10.)
< Qui semblent nés pour ne jamais se reposer, ni permettre que les autres se reposent. (Thucyd., 1. i, c. 11.)
' La guerre ne plaît qu'à ceux qui n'ont point fait la guerre. ( Pindar., apud Slobœum , Sermo xlviii , de Bello. )
^ Il faut long-temps s'apprêter, pour vaincre plus promplcment. (Pu- BLius Syrus. )