‹ De la sagesse; trois livresChapitre 319 sur 456 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la prudence requise aux affaires difficiles et mauvais accidens

publics et privés

PREFACE

Après avoir parlé de la prudence politique requise au souverain pour agir et gouverner, nous voulons icy séparément parler de la prudence requise à se garder, et remédier aux affaires et accidens difficiles et dangereux, qui surviennent tant au souverain qu'aux subjects et particuliers. Premièrement ces affaires et accidens sont en grande diversité : ils sont publics ou particuliers, sont à venir et nous menacent, ou jà presens et pressans; les uns sont seulement doubteux et ambigus , les autres sont dangereux et importans à cause de la violence. Et ceux-cy, qui sont les plus grands et difficiles , sont ou secrets et cachés 5 et sont deux , sçavoir conjuration contre la personne du prince ou Testât , et trahison contre les places et compagnies : ou manifestes et ouverts , et ceux-cy sont de plusieurs sortes. Car ou ils sont sans forme de guerre et ordre certain , comme les émotions populaires pour quelque prompte et légère occasion , factions et ligues entre les subjects des uns contre le autres , en petit et grand nombre , grands ou petits -, sédition du peuple contre le prince ou le magistrat , rébellion contre l'authorité et la teste du prince : ou sont meuris et formés en guerre, et s'appellent guerres civiles -, qui sont en autant de sortes , que les susdicts troubles et remuemens , car c'en sont les causes , fondemens et semences ; mais ont creu et sont venus en conséquence et durée. De tous nous dirons distinctement et donnerons advis et conseil , pour s'y conduire sagement , tant aux souverains qu'aux particuliers , grands et petits.

§. 1". Des maux et accidens qui nous menacent.

Aux accidens contraires auxquels nous sommes subjects, il y a deux manières de se porter diverses , et peuvent estre toutes deux bonnes , selon le naturel divers , et des accidens , et de ceux à qui ils arrivent. L'une est de contester fort et s'opposer à l'accident, remuer toutes choses pour le conjurer et destoarner , au moins emousser sa poincte et amortir son coup , luy eschapper ou le forcer. Cecy requiert une ame forte et opiniastre , et a besoin d'un soin aspre et pénible. L'autre est de prendre les choses incontinent au pire, et se resouldre à les porter doucement et patiemment , et cependant attendre paisiblement ce qu'il adviendlra, sans se tourmenter à l'empescher. Celuy-là estudie à ranger les evenemens, cettuy-cy soy-mesme : celuy-îà semble plus courageux , cettuy-cy joue au seur : ceïuy-ià est en suspens , agité entre la crainte et l'espérance ; cettuy-cy se met à l'abry, et se loge si bas , qu'il ne peust plus tomber de plus haut. La plus basse marche est la plus ferme et le siège de constance. Celuy-là travaille d'en eschapper, cettuy-cy de souffrir, et souvent cettuy-cy en a meilleur marché. Il y a souvent plus de mal et de perte à plaider, qu'à perdre , à fuyr et se donner garde , qu'à souffrir. L'avaricieux se tourmente plus que le povre , le jaloux que le cocu. En celuy-là est plus requise la prudence , car il agit : en cettuy-cy la patience. Mais qui empesche que l'on ne faict tous les deux par ordre , et que là où la prudence et vigilance ne peut rien , y succède la patience ? Certes aux maux publics il faut essayer le premier, et y sont tenus ceux qui en ont la charge et le peuvent \ aux particuliers chascun choisir son meilleur.

§. 2. Maux et accidens presens , pressans et extrêmes.

Le moyen propre pour alléger les maux et adoucir les passions , ce n'est pas s'y opposer, car l'opposition les pique

Page 1