‹ De la sagesse; trois livresChapitre 320 sur 456 · LIVRE III, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. IV

et despite davantage. On aigrit et irrite le mal par la jalousie du débat et du contraste : mais c'est , ou les destournant et divertissant ailleurs, ainsi que les médecins qui , ne pouvant bien purger et exterminer du tout le mal , le divertissent , et le font dériver en une autre partie moins dangereuse. Ce qui se doibt faire tout doucement et insensiblement : c'est un excellent remède à tous maux , et qui se practique en toutes choses , si l'on y regarde bien , par lequel l'on nous faict avaler les plus rudes morceaux , et la mort mesme insensiblement : abducendus aniiniis est ad aliastudia, curas, negotia, loci denique mutatione , tamqiiàm œgroti non convalescentes , sœpè curandus est \ Comme à ceux qui passent une profondeur effroyable, l'on conseille de clore ou destourner les yeux. On amuse les enfans lorsque l'on leur veut donner le coup de la lancette. Faut practiquer l'expédient et la ruse d'Hippomenes, lequel ayant à courir avec Atalan te , fille d'excellente beauté, pour y perdre la vie s'il estoit devancé, ou avoir la fille en mariage s'il gaignoit en la course , se garnit de trois belles pommes d'or, lesquelles il laissa tomber à diverses fois , pour amuser la fille à les cueillir, et ainsi la divertissant , gaigner l'advantage et elle ' : ainsi si la considération d'un malheur ou rude accident présent , ou la mémoire d'un passé nous poise ^ fort , ou quelque violente passion nous agite et tourmente , que l'on ne puisse dompter, il faut changer et jetter sa pensée ailleurs , luy substituer un autre accident et passion moins dangereuse. Si l'on ne la peut combattre , il luy faut eschapper, fourvoyer, ruser, ou bien l'afToiblir, la dissoudre et destremper avec

' Il faut distraire l'esprit par d'autres études, d'autres soins, d'autres affaires, et souvent, enfin, le traiter, comme font les médecins, qui, ne pouvant guérir certains malades, leur ordonnent de changer de lieu. (CicÉRON, Tuscul. Quœst., 1. iv, c. 35.)

* F^oyez Ovide, Melamorph., 1. x, fab. H.

' Pèse.

d'autres amusemens et pensées, la rompre en plusieurs pièces : et tout cela par destours et divertissemens.

L'autre advis aux dernières et très dangereuses extrémités, où n'y a plus que tenir, est de baisser un peu la teste, prester au coup, céder à la nécessité , car il y a grand danger qu'en s'opiniastrant par trop à ne rien relascher, l'on donne occasion à la violence de fouler tout aux pieds. Il vaut mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent , puis qu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. Il a esté reproché à Caton d'avoir esté trop roide aux guerres civiles de son temps , et plustost avoir laissé la republique encourir toutes extrémités , que la secourir un peu aux despens des loix '. Au rebours Epaminondas au besoin continua sa charge outre le terme , bien que la loy luy prohibast sur la vie : et Philopœmen est loué qu'estant nay pour commander, il sçavoit non seulement gouverner selon les loix, mais encores commander aux loix mesmes quand la nécessité publique le requeroit '. Il faut au besoin biaiser , ployer un peu , tourner le tableau de la loy, sinon l'oster, eschiver ^ et gauchir pour ne perdre tout : tour de prudence qui n'est contraire à raison et justice.

§. 3. Affaires douteux et ambigus.

Aux choses ambiguës, où les raisons sont fortes de toutes parts , et l'impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode , nous apporte de l'incertitude et perplexité , le meilleur est se jetter au party où y a plus d'honnesteté et de justice-, car encores qu'il en mesadvienne, si restera-t-il tousjours une gratification au dedans , et une gloire au dehors d'avoir choisi le meilleur. Outre que l'on ne sçait quand on eust prins le party contraire , ce qu'il en fust advenu, et si l'on eust eschappé son destin. Quand on doubte

' Ployez CicÉRON , ad Atlicum, 1. n , Ep. 1.

" F^oyez Plutarque , Comparaisan de Flaminius el de Philopœmen.

' Esquiver.

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