LIVRE m, CHAP. IV
quel est le meilleur et plus court chemin , il faut tenir le plus droict '.
§. 4. Affaires difficiles et dangereux.
Aux affaires difficiles , comme aux accords , y vouloir apporter de la seureté , c'est les rendre mal asseurés , parce que l'on y employé plus de temps , plus de gens s'en empeschent , l'on y mesle plus de choses et de clauses ^ et de là naissent les différends : joinct que c'est ce semble despiter la fortune , et se vouloir exempter de sa jurisdiction , ce qui ne se peut : vim suorum ingruentem refringi non vult ^. Il est meilleur les faire plus briefvement et doucement avec un peu de danger que d'y estre si exact et chagrin.
Aux affaires dangereux il faut estre sage et courageux -, il faut prévoir et sçavoir tous les dangers -, ne les faire point plus grands ne plus petits par faute de jugement 5 penser qu'ils n'arriveront pas tous , et n'auront pas tous leur effect; que l'on en eschappera plusieurs par industrie , ou par diligence , ou autrement 5 quels sont ceux ausquels l'on pourra estre aydé, et là dessus prendre courage, se resouldre et ne quitter l'entreprinse honneste pour iceux : le sage est courageux , car il pense , discourt et se prépare à tout : le courageux aussi doibt estre sage.
§. 5. Conjuration.
Nous entrons aux plus grands , importans et dangereux accidens , parquoy nous les traicterons plus au long et expressément les descrivant ; et puis donnant en chascun les advis pour le souverain , et à la fin de tous les donnerons pour les particuliers. Conjuration est une conspiration et entreprinse d'un ou plusieurs contre la personne du
' Ployez , à ce sujet, Cicéron , de Offic, 1. 1 , c. 9. ' La fortune ne veut pas même que l'on pare ses coups. (Tite-Live, l.v, C.37.)
prince ou l'estat -, c'est chose dangereuse , mal aysée à éviter ou remédier, pource qu'elle est couverte et cachée. Comment se peut-on sauver d'un ennemy couvert du visage du plus officieux amy? Comment peut-on sçavoir les volontés et pensées d'autruy? Et puis celuy qui mesprise sa vie, estmaistre de celle d'autruy,
Contemnit omnes ille qui mortem priùs ' :
tellement que le prince est exposé à la mercy d'un particulier, quel qu'il soit.
Machiavel traicte au long comme il faut dresser et conduire les conjurations : nous allons dire comme il les faut rompre , empescher et y remédier.
Les advis et remèdes sur ce sont ,1. une secrette recherche et contremine par gens propres à cela , fidèles et discrets , qui sont les yeux et les oreilles du prince ; faut descouvrir tout ce qui se dict, et se faict, spécialement par les principaux officiers. Les conjurateurs volontiers diffamen*; çà et là le prince , ou prestent l'oreille à ceux qui le blasment et accusent. Il faut donc scavoir les discours et propos que l'on tient du prince, et hardiment proposer recompense en deniers et impunité à tels descouvrans : mais aussi ne faut-il croire légèrement à tout rapport. Faut bien prester l'oreille à tous , non la foy, et examiner bien diligemment , affin de n'accabler les innocens , et se faire hayr et maudire au peuple. Le second est d'essayer par clémence et innocence à se faire aymer de tous , mesme de ses ennemis, fîdissima custodia principis innocentia '. N'offensant personne on donne ordre de ne l'estre point ; et c'est mal à propos faire valoir sa puissance par outrages et offenses , malè vim sumn potestas aliorum contumeliis experitur K
' SÉNEQiE, Hercul. OEl., v. 443. La traduction précède. ' La plus Adèle garde des princes, c'est l'innocence. (Pli^e, Paneg. ad Traj.) - -,
? Pline, 1. viii, Ep. 24, La traduction précède.
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