LIVRE III, CHAP. IV
Le troisiesnie est tenir bonne mine à l'accoustumé ' , sans rien ravaller ; et publier par tout qu'il est bien adverty de toutes les menées qu'on dresse , et faire croire que rien ne se remue qu'il n'en sente incontinent le vent. Ce fut un expédient que fournit utilement quelqu'un à Denis , tyran de Sicile , qui luy cousta un talent ^. Le quatriesme est d'attendre sans effroy et sans trouble tout ce qui pourra advenir. César practiqua bien ces trois derniers moyens , mais non le premier ^. Il vaut mieux , disoit-il , mourir une fois , que de mourir tousjours en transe et en fiebvre continue d'un accident qui n'a point de remède , et faut en tout cas remettre tout à Dieu. Ceux qui ont prins autre chemin , et ont voulu courir au devant par supplices et vengeances , très rarement s'en sont bien trouvés , et n'ont pour cela eschappé : tesmoin tant d'empereurs romains.
Mais la conjuration descouverte , la vérité trouvée , que faul-il faire ? punir bien rigoureusement les conjurés : espargner tels gens, c'est trahir cruellement le public. Ils sont ennemys de la liberté , bien et repos de tous : la justice le requiert. Si est-ce qu'il y faut de la prudence ; et ne s'y faut porter tousjours et partout de mesme façon. Quelques fois il faut soudainement exécuter, mesmement s'il y a petit nombre de conjurés. Mais soit en petit ou grand nombre , il ne faut par géhennes et tortures vouloir sçavoir les complices (si autrement et secrètement l'on les peut sçavoir, et faire mine de ne les sçavoir est bon) 5 car l'on chercheroit ce que l'on ne voudroit pas trouver 4. Il suffît que par la punition d'un petit nombre , les bons subjects soient contenus en leur debvoir, et destournés ceux qui ne sont pas ou pensent n'estre pas décèles. Vouloir tout sçavoir par tortures , c'est exciter force gens contre soy. Quelques fois
■ A l'ordinaire, sans se ravaler, sans s'avilir en rien.
* Voyez Plutarque, Dits des rois, princes el capitaines. ^ frayez Plutarque, in Ccesarc.
* Ce sont les paroles de Bodin , I. iv, c, 5.
faut dilayer ' la punition : bien faut-il promptement pourvoir à sa seureté. Mais les conjurés peuvent estre tels ou la descouverte faite en tel temps , qu'il n'en faut pas faire le semblant ; et les vouloir punir sur l'heure , c'est jouer à tout perdre. Le meilleur de tous est de prévenir la conjuration , l'éluder et rendre vaine , feignant pour ce coup ne sçavoir les conjurés " ; mais faire comme si l'on vouloit pourvoir à autre chose ; comme firent les Carthaginois à Hannon leur capitaine ^ , optimum et solum sœpè insidiarum, rem,edium , si non intelligantur ^. Mais qui plus est quelques fois faut pardonner, si c'est un grand à qui le prince et Testât soient obligés , duquel les enfans , parens et amis soient puissans. Que ferez-vous ? comment rompre tout cela ? s'il se peut avec seureté faut pardonner, ou au moins adoucir la peine. La clémence en cet endroict est quelques fois non seulement glorieuse au prince, nil gioriosiùs principe impunè lœso ^ , mais de très grande efficace pour la seureté à l'advenir, destourne les autres de semblable dessein , et faict qu'ils s'en repentent , ou en ont honte : l'exemple en est très beau d'Auguste envers Cinna ^.
§. 6. Trahison.
Trahison est une conspiration ou entreprinse secrette contre une place ou une troupe : c'est comme la conjuration, un mal secret, dangereux, difficile à esviter : car souvent le traistre est au milieu et au gyron de la compagnie , ou du lieu qu'il veut vendre et livrer. A ce malheureux mestier sont volontiers subjects les avaricieux, esprits
' Différer.
* Ce sont les paroles de Bodin , I. iv, c. 5.
^ Ce trait est rapporté dans Justin , 1. xxi , c. 4. '' Le meilleur, et peut-être le seul remède contre les embûches, c'est de feindre de ne les avoir pas découvertes. (Tacite, Annal., 1. xiv, c. 6. )
* Rien de plus glorieux pour un prince , que d'avoir été offensé sans qu'il en ait tiré vengeance. (Sénkque, de Clementiâ, 1. i, c. 20.)
^ Ployez SÉNÈQUE, de Clementiâ, 1 i, c. 9.