‹ De la sagesse; trois livresChapitre 323 sur 456 · LIVRE m, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. IV

légers , hypocrites ; et ont volontiers cecy qu'ils font bien sonner la fidélité, la louent et gardent ambitieusement en petites choses , et par là se voulant couvrir ils se descouvrent , c'est la marque pour les cognoistre. Les advis y sont presque tous mesmes qu'en la conjuration -, sauf en la punition , laquelle doibt estre icy prompte, griefve et irrémissible ; car ce sont gens mal nays , incorrigibles , très pernicieux au monde , dont ne faut avoir pitié.

§. 7. Emotions populaires.

Il y en a plusieurs sortes selon la diversité des causes , personnes , manière et durée , comme se verra après : faction , ligue , sédition , tyrannie , guerres civiles : mais nous parlerons icy tout simplement et en gênerai de celles qui s'esmeuvent à la chaude , comme tumultes subits , et ne durent gueres. Les advis et remèdes sont leur faire parler et remonstrer par quelqu'un qui soit d'authorité , de vertu et réputation singulière, éloquent, ayant la gravité et ensemble la grâce et industrie d'amadouer un peuple : car à la présence de tel homme , comme à un esclair, le peuple se tient coy ' :

. . . Veluti magno in populo cùm saepè coorla est Seditio, sœvitque animis ignobile vulgus ; Jàmque faces et saxa volant, furor arma ministrat : Tùm , pietate gravera ac meritis , si forte virum quem Conspexere, silenl, arrectisque auribus adstant. nie régit dictis animos , et pectora mulcet '.

Quelques fois le chef mesme y aille 5 mais il faut que ce soit avec un front ouvert, une forte asseurance , ayant l'ame

' Pris dans Bodin , 1. iv, c. 7.

" Ainsi, lorsqu'une sédition s'élève parmi un grand peuple, et que la multitude se déchaîne , déjà les feux et les pierres volent ; la fureur donne des armes : mais qu'un citoyen respectable par sa piété et par ses services se présente, tousse taisent, prêtent une oreille attentive, et ses discours commandent aux passions et calment les cœurs. (Virgile, Enéide, I. 1, V. 152 etsuiv. )

quitte et nette de toute imagination de la mort , et du pis qu'il peust advenir : car d'y aller avec contenance doubteuse et incertaine , par flatterie , douce et humble remonstrance , c'est se faire tort et ne rien avancer. Cecy practiquoit excellemment César contre ses légions mutinées et armées contre lui ' .

. Stetit aggere fulti

Caespitis intrepidus vultu, meruitque timeri Nil metuens '

Autant en fit Auguste à ses légions Actiaques , dict Tacite ^ Il y a donc deux moyens de jouyr et appaiser un peuple esmeu et furieux. L'un est par fierté et pure authorité et raison. Cettuy-cy, qui est meilleur et plus noble, convient au chef s'il y ya : mais il y doibt bien penser , comme a esté dict : l'autre plus ordinaire est par flatterie et amadouement , car il ne luy faut pas résister tout ouvertement. « ^ Les bestes sauvages ne s'apprivoisent jamais à coups de baston : dont les belles paroles ny les promesses ne doibvent estre espargnées. En ce cas les sages permettent de mentir, comme l'on faict envers les enfans et les malades. En cela estoit excellent Periclès ^, qui gaignoit le peuple par les yeux , les oreilles et le ventre , c'est-à-dire par jeux , comédies , festins , et puis en faisoit ce qu'il vouloit. » Cette manière plus basse et servile , mais nécessaire, se doibt practiquer par celuy que le chef envoyé , comme fit Menenius Agrippa à Rome : car s'il pense l'avoir de haute luitte , lorsqu'il est hors des gonds de raison , sans rien quitter, comme vouloient Appius, Coriolan, Caton, Phocion , sont contes.

' F^oyez Tacite, Annal., 1. i, c. 43.

" Placé sur un tertre de gazon , il leur montre un visage intrépide, et, parcequ'il ne craignoit rien, il mérita d'être craint. (Lucain, 1. v, v. 316.)

^ Dans les Annales, I. i, c. 43.

"» Tout ce qui est entre deux guillemets est pris dans Bodin, de la Rép., \. IV, c. 7.

* F'oycz Plutarque, dans Péricles.

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