LIVRE III, CHAP. IV
§. 8. Faction et ligue.
Faction ou ligue est un complot et association des uns contre les autres entre les subjects , soit ou entre les grands ou les petits , en grand nombre ou petit. Elle vient quelques fois des haynes qui sont entre les particuliers et certaines familles, mais le plus souvent d*ambition (peste des estais), chascun voulant avoir le premier rang. Celle qui est entre les grands est plus pernicieuse. Il y en a qui ont voulu dire qu'elle est aucunement utile au souverain, et faict le mesme service au public que les riottes ' des serviteurs en la maison, disoit Caton^ Mais cela ne peut estre vray, sinon aux tyrans qui craignent que les subjects soyent d'accord , ou bien de petites et légères querelles d'entre les villes , ou d'entre les dames de la cour, pour sçavoir force nouvelles : mais non pas des factions importantes , qu'il faut estouffer dès leur naissance , et leurs marques , noms , habillemens , soubsriquets ^ , qui sont quelques fois semences de vilains effects -, tesmoin le grand embrasement et les grands meurtres advenus en Constantinople , pour les couleurs de verd et bleu , soubs Justinien ^ 5 deffendre les assemblées secrettes qui peuvent servir à cela. Les advis sur ce sont : si la faction est entre deux seigneurs , le prince taschera par douceur de paroles ou menaces les accorder, comme fit Alexandre-le-Grand entre Ephestion et Craterus ^, et Archidamus entre deux de ses amys^ s'il ne peut, il leur doibt donner des arbitres non suspects ny passionés. Le mesme doibt-il faire si la faction est entre plusieurs subjects , ou villes et communautés. S'il faut que luy-mesme parle , il le fera avec conseil appelé pour esviter l'envie et
' Les petites rixes ou querelles : noWe est le diminutif de nxe.
' fumiez Plut ARQUE , Fie de Caton le Censeur.
^ Sobriquets.
^ f^oyez ZoNARE, in Jusliniano, et Procopc ,]. i, de Bello Pcrsico,
- Voyez Plutarque., in Alcxandro.
la hayne des condamnés. Si la faction est entre gens qui sont en fort grand nombre , et qu'elle soit si forte qu'elle ne se puisse appaiser par justice, le prince y emploiera la force pour l'esteindre du tout : mais il se gardera bien de se monstrer affectionné à l'un plus qu'à l'autre : car à cela y a grand danger -, et plusieurs se sont perdus : et est indigne de sa grandeur, se faire compagnon des uns et ennemy des autres , luy qui est le maistre de tous : et s'il faut venir à punition , il doibt suffire que ce soit des chefs plus apparens.
§. 9. Sédition.
Sédition est un violent mouvement de la multitude contre le prince ou le magistrat. Elle naist et vient d'oppression ou de crainte : car ceux qui ont faict quelque grande faute craignent la punition ; les autres pensent et craignent qu'on leur vueille courir sus : et tous deux par appréhension du mal se remuent pour prévenir le coup. Aussi naist de trop grande licence , de disette et nécessité , tellement que les gens propres à ce mestier, sont les endebtés , et mal accommodés de tout, légers , esventés , et qui craignent la justice. Tous ces gens ne peuvent durer en paix , la paix leur est guerre , ne peuvent dormir qu'au milieu de la sédition, ne sont en franchise que parmy les confusions. Pour mieux conduire leur faict ils confèrent ensemble en secret , font de grandes plaintes , usent de mots ambigus , puis parlent plus ouvertement, et font les zélés à la liberté et au bien public , au soulagement du peuple , et soubs ces beaux prétextes ils sont suivis de grand nombre. Les advis et remèdes sont, premièrement, ceux qui servent aux émotions populaires , faire parler à eux , et leur remonstrer par gens propres à cela , com.me a esté dict. 2. Si cela ne proflTite , il faut s'armer et fortifier, et pour cela ne procéder contr'eux , mais leur donner loysir et terme de mettre de l'eau en leur vin , aux mauvais de se repentir, aux bons de se reunir. Le temps est un grand médecin , mesmement