‹ De la sagesse; trois livresChapitre 332 sur 456 · LIVRE m, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. V

Mies des loix , selon laquelle les magistrats et juges ont à procéder : l'autre équitable, laquelle sans s'assubjectir aux mots de la loy, marche plus librement , selon l'exigence des cas , voire quelques fois contre les mots de la loy. Or pour mieux dire , elle mené et reigle la loy selon qu'il faut : dont a dict un sage , que les loix mesmes et la justice ont besoin d'estre menées et conduictes justement , c'est-à-dire avec équité , quœ expositio et emcndalio legis est , exponlt sensum , emendat defectum \ C'est la fine fleur de justice qui est en la main de ceux qui jugent en souveraineté. Item pour en parler plus particulièrement, il y a double justice^ l'une commutative entre les particuliers , laquelle se manie par proportion arithmétique -, l'autre distributivc administrée publiquement par proportion géométrique^ : elle a deux parties , la recompense , et la peine.

Or toute cette justice usuelle et de practique n'est point vrayement et parfaitement justice, et l'humaine nature n'en est pas capable non plus que de toute autre chose en sa pureté. Toute justice humaine est meslée avec quelque grain d'injustice, faveur, rigueur, trop et trop peu, et n'y a point de pure et vraye médiocrité , d'où sont sortis ces mots des anciens : qu'il est force de faire tort en détail , qui veut faire droict en gros, et injustice en petites choses , qui veut faire justice en grandes. Les législateurs, pour donner cours à la justice commutative , tacitement permettent de se tromper l'un l'autre , et à certaine mesure , mais qu'il ne passe point

• L'explication d'une loi en est la meilleure critique : en présenter le sens , c'est en corriger le vice.

* On trouve dans Puffendorf la définition et l'explication de ces deux espèces de justice. Lorsqu'on rend à quelqu'un ce qu'on lui doit en vertu d'un engagement mutuel, on pratique la justice commulalivc... La pratique des devoirs auxquels on est tenu en vertu des conventions de la société envers ses membres , ou des membres envers la société , est ce qu'on appelle justice dislribuUve. — ployez les notes de Barbeytac sur Puffendorf, Droit de la nature cl. des gens, 1. i, c. 7, §. 10.

la moitié de juste prix , et c'est pource qu'ils ne sauroient mieux faire. Et en la justice distributive , combien d'innocens prins , et de coulpables absous et relaschés et sans la faute des juges, sans compter le trop, ou le trop peu, qui est presque perpétuel en la plus nette justice ! La justice s'empesche elle-mesme , et la suffisance humaine ne peut voir ny pourvoir à tout. Voicy entre autres un grand deffauten la justice distributive , de punir seulement , et non salarier, bien que ce soient les deux parties et les deux mains de la justice, mais selon qu'elle s'exerce communément, elle est manchotte et incline toute à la peine. « La plus grande faveur que Ton reçoive d'elle , c'est l'indemnité , qui est une monnoye trop courte pour ceux qui font mieux que le commun '. » Mais il y a encores plus -, car soyez déféré et accusé à tort , vous voylà en peine et souffrez beaucoup 5 enfin vostre innocence cognue , vous en sortez absous de la dernière punition , mais sans réparation de l'aiïliction , qui vous demeure tousjours. Et l'accusateur moyennant qu'il aye apporté si petite couleur que ce soit (qui est facile à faire) s'en va sans punition , tant est escharse la justice^ au loyer et recognoissance du bien , et toute au chastiment. Dont est venu ce jargon , que faire justice, et estre subject à justice, s'entend tousjours de la peine ; et est aysé à qui veut de mettre un autre en peine , et le réduire en tel estât , qu'il n'en sortira jamais qu'avec perte.

De la justice et du debvoiry a trois parties principales. Car l'homme doibt à trois , à Dieu, à soy, à son prochain : au dessus de soy, à soy et à costé. Du debvoir envers Dieu , qui est la pieté et religion , a esté dict assez amplement cydessus 3. Il reste donc icy à parler du debvoir envers soy et son prochain.

• Ce sont les propres expressions de Blontaigne, 1. m, c. 13^. ' Tant la justice est chiche ppur la récompense. ^ L. il, c. 5.

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