LIVRE m, CHAP. VI
2. ' Apprendre à demeurer, se délecter et contenter seul , voire se passer de tout le monde , si besoin est ; la plus grande chose est de savoir estre à soy, la vertu se contente de soy, gaignons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls , et y vivre à nostre ayse 5 apprenons à nous passer et nous desprendre de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy, et que nostre contentement despende de nous , sans chercher, ny aussi desdaigner ou refuser les compagnies , voire gayement y aller et s'y trouver, si le besoin nostre ou d'autruy le requiert : mais ne nous y accoquiner et y establir nostre plaisir, comme aucuns qui sont comme demy-perdus estant seuls. Il faut avoir au dedans soy, de quoy s'entretenir et contenter, et in sinu siio gaudere"^. Qui a gaigné ce poinct , se plaist par-tout , et en toutes choses. Il faut bien faire la mine conforme à la compagnie et à l'alïaire qui se présente et se traicte , et s'accommoder à autruy, triste , si besoin est , mais au dedans se tenir tousjours mesme 5 cecy est la méditation et considération , qui est l'aliment et la vie de l'esprit , cuiiis vivere est cogitare ^. Or par le bénéfice de nature il n'y a occupation que nous fassions plus souvent , plus long-temps , qui soit plus facile , plus naturelle et plus nostre que méditer et entretenir ses pensées. Mais elle n'est pas à tous de mesme , ains bien diverse'*, selon que les esprits sont; aux uns elle est foible , aux autres forte ; aux uns c'est fetardise^, oysiveté languissante, vacance et disette de toute autre besongne ; mais les grands en font leur principale vacation et plus sérieux estude , dont ils ne sont jamais plus embesongnés , ny moins seuls (comme il est dict
' Sous-entendu il faut.
" SÉNÈQUE, Ep. cv. La traduction précède. Tibulle a dit de même :
Qui sapit, in tacilo gaudeat ille sinu.
{Eleg. xiu, V. 8.; •
^ Pour qui penser, c'est vivre. (Cicéron, Tuscul. QuœsL, 1. v, c. 38.)
* File est, nu contraire , bien diffcrcnic.
' Nonchalance , paresse , lenteur. De fait tard, qui facil tarde.
de Scipion ' ) que quand ils sont seuls et séjournent ' d'affaires , à l'imitation de Dieu , qui vit et se paist d'éternelle pensée. C'est la besongne des Dieux (dict Aristote) de laquelle naist leur béatitude et la nostre.
Or cette solitaire occupation , et cet entretien joyeux ne doibt point estre en vanité , moins en chose vicieuse , mais en l'estude et cognoissance profonde , et puis diligente culture de soy-mesme : c'est le prix faict , le principal , premier et plus plein ouvrage de chascun. Il faut tousjours se guetter, taster, sonder, jamais ne s'abandonner, estre tousjours chez soy , se tenir à soy : et trouvant que plusieurs choses ne vont pas bien , soit par vice et deffaut de nature, ou contagion d'autruy, ou accident survenu, qui nous trouble , faut tout doucement les corriger, et y pourvoir. Il faut s'arraisonner soy-mesme, se redresser, et remettre courageusement , non pas se laisser aller et couler par desdain et nonchalance.
Il faut aussi en évitant toute fainéantise et fetardise , qui ne faict qu'enrouiller et gaster et l'esprit et le corps , se tenir tousjours en haleine , en exercice et en ofïice : non toutesfois trop tendu, violent et pénible, mais surtout honneste , vertueux et sérieux : et plustost , pour ce faire , se tailler de la besongne , et se proposer des desseins pour s'y occuper joyeusement , conférant avec les honnestes hommes et les bons livres , dispensant bien son temps et reiglant ses heures , et non vivre tumultuairement et par hasard.
Mesnager bien et faire son prolTit de toutes choses qui se présentent, se font, se disent, s'en faire leçon , se les appliquer sans en faire bruict ny semblant.
Et pour plus particulariser, nous sçavons que le debvoir
' Publium Scipionem.... dicere solitum dicit Calo.... nunquàm se minus otiosum esse quàm cùm oliosus ; nec minus solum , quàm cùm solus essel. (Cicér., de Offic, 1. m, c. 1, inilio.)
' FA qu'ils chôment, manquent d'affaires.