LIVRE m, CHAP. VI
de l'homme envers soy est en trois , comme il a trois parties à reigler et conduire , l'esprit , le corps , et les biens. Pour l'esprit (le premier et principal auquel appartiennent premièrement et par preciput les advis généraux que nous venons de dire) , nous sçavons que tous ses mouvemens reviennent à deux, penser et désirer; l'entendement et la volonté, ausquels repondent la science et la vertu , les deux ornemens de l'esprit. Quant au premier qui est l'entendement, il le faut préserver de deux choses aucunement contraires et externes , sçavoir sottise et folie , c'est-à-dire de vanités et niaiseries d'une part , c'est l'abastardir et le perdre-, il n'a pas esté faict pour niaiser, non ad jociim et lusum genitus, sed ad severitatem potiàs % et d'opinions fantasques, absurdes et extravagantes, d'autre c'est lesallir et villaner. Il le faut paistre et entretenir de choses utiles et sérieuses , le teindre et abreuver des opinions saines , douces, naturelles-, et ne faut pas tant estudier à l'eslever et guinder, à le tendre et roidir, comme à le reigler, ordonner, et policer; l'ordre et la pertinence c'est l'effect de sagesse , et qui donne prix à l'ame : et surtout se garder d© présomption , opiniastreté : vices familiers à ceux qui ont quelque gaillardise et vigueur d'esprit : plustost se tenir au doubte en suspens , principalement es choses qui reçoivent oppositions et raisons de toutes parts , mal aysées à cuire et digérer : c'est une belle chose que sçavoir bien ignorer et doubter, et la plus seure, de laquelle ont faict profession les plus nobles philosophes, voire c'est le principal effet et fruict de la science.
Pour le regard de la volonté , il faut en toutes choses s© reigler et soubmettre à la droicte raison , qui est l'office de vertu , non à l'opinion volage , inconstante , faulse ordinairement , moins encores à la passion. Ce sont les trois qui remuent et régentent nos âmes. Mais voicy la différence ,
' La nature ne l'a pas formé pour les jeux et les amusements, mais bien pour les occupations sévères. (Gicéron, de Offic, 1. 1 , c. 39, n° 103./
le sage se reigle et se range à ce qui est selon nature et raison , regarde au debvoir, tient pour apocryphe et suspect ce qui est de l'opinion , condamne tout-à-faict ce qui est de la passion , et pource vit-il en paix , chemine tout doucement en toutes choses , n'est point subject à se repentir, se desdire , changer, car quoy qu'il advienne , il ne pouvoit mieux faire ny choisir : et puis il ne s'eschauffe point , car la raison va tout doux. Le fol qui se laisse mener à ces deux, ne faict qu'extravaguer, se gendarmer, jamais ne repose. Il est tousjours à se radviser, changer, rhabiller, repentir, et jamais n'est content j aussi n'appartient-il qu'au sage de l'estre, et qu'à la raison et à la vertu de nous faire et rendre tels , nulla placidior quies , nisi quam ratio composuit\ L'homme de bien se doibt régenter, respecter, et craindre sa raison et sa conscience , qui est son bon génie , si qu'il ne puisse sans honte broncher en leur présence , rarum est ut satis se quisque vereatur '.
Quant au corps , l'on luy doibt assistance et conduicte. C'est fohe de vouloir séquestrer et despendre ces deux parties principales l'une de l'autre ; au rebours il les faut rallier et rejoindre. La nature nous a donné le corps comme instrument nécessaire à la vie : il faut que l'esprit , comme le principal , prenne la tutele du corps. Il ne le doibt pas servir -, ce seroit la plus vile, injuste , honteuse et onéreuse servitudede toutes : mais l'assister, le conseiller, et luy estre commemary. Il luy doibt donc du soin , et non du service : il le doibt traicter comme seigneur, non comme tyran ; le nourrir, non l'engraisser, luy monstrant qu'il ne vit pas pour luy, mais qu'il ne peust vivre icy bas sans luy. C'est adresse à l'ouvrier de sçavoir bien user et se servir de ses outils ; aussi est-ce un grand avantage à l'homme de se sçavoir
' Il n'y a point de repos plus doux que celui que la raison nous a préparé. (SÉSÈQUE, Ep. LVl. )
' Il est rare que l'on sache se respecter assez. (Quintil, , Instil orai., l. X , c. 7. )