LIVRE III, CHAP. VU
forcée • , j'entends aux mariages chrestiens ; car partout ailleurs elle est moins contraincte , à cause des divorces qui sont permis : l'autre est la foiblesse et insuOisance de la femme , qui ne peut respondre et tenir bon à cette parfaicte conférence et communication des pensées et jugemens : son ame n'est pas assez forte et ferme pour fournir et soustenir l'estraincte d'un nœud si fort , si serré , si durable ' ; c'est comme nouer une chose forte et grosse avec une mince et déliée. Cette-cy ne remplissant pas assez, s'eschappe, glisse et se desrobe de l'autre. Encores y a-t-il icy qu'en l'amitié des mariés ils se meslent de tant d'autres choses estrangeres , les enfans , les parens d'une part et d'autre , et tant d'autres fusées à demesler qui troublent souvent et relaschent une vive affection.
La troisiesme distinction d'amitié regarde la force et intention, ou la foiblesse et diminution de l'amitié. Selon cette raison il y a double amitié : la commune et imparfaicte, qui se peut appeller bienveillance, familiarité, accointance privée, et a une infinité de degrés ; l'une plus estroicte, intime et forte que l'autre : et la parfaicte , qui ne se voit point , et est un phénix au monde , à peine est-elle bien conceue par imagination.
Nous les cognoistrons toutes deux en les despeignant et confrontant ensemble , et recognoissant leurs différences. La commune se peust bastir et concilier en peu de temps. De la parfaicte il est dict qu'il faut délibérer fort long-temps et manger un muy de sel ^
2. La commune s'acquiert, se bastit, et se dresse par tant de diverses occasions et occurrences utiles , délectables-, dont un sage donnoit ces deux moyens d'y parvenir, dire choses plaisantes , et faire choses utiles ; la parfaicte
' Montaigne, 1. i, c. 27.
' Montaigne, 1. i , c. 27.
' C'est ce que dit Aristote, Elhic. IVicom., I. viu , c. 4.
par la seule vraye et vive vertu réciproquement bien co-
gnue.
3. La commune peut estre avec et entre plusieurs , la parfaicte avec un seul , qui est un autre soy-mesme , et ainsi entre deux seulement , qui ne sont qu'un. Elle s'impliqueroit ets'empescheroit entre plusieurs-, car si deux en mesme temps demandoient estre secourus, s'ils me demandoient offices contraires , si l'un commettoit à mon silence chose qu'il est expédient à l'autre de sçavoir, quel ordre? Certes la division est ennemye de perfection et union sa germaine,
4. La commune reçoit du plus et du moins , des exceptions , restrictions et modifications , s'eschauffe ou relasche, subjecte à accès et recès , comme la fiebvre , selon la présence ou absence, mérites, bienfaicts, etc. 5 la parfaicte non, toujours mesme, marchant d'un pas esgal, ferme, hautain et constant.
5. La commune reçoit et a besoing de plusieurs reigles et précautions données par les sages , dont l'une est d'aymer sans interest de la pieté , vérité , vertu , amicus usque ad aras'. L'autre est d'aymer comme si l'on avoit à hayr *, et hayr comme si l'on avoit à aymer , c'est-à-dire tenir tousjours la bride en la main, et ne s'abandonner pas si profusement, que l'on s'en puisse repentir, si l'amitié venoit à se desnouer.
Item , d'ayder et secourir au besoing sans estre requis ; car l'amy est honteux , et luy couste de demander ce qu'il pense luy estre deu : item , n'estre importun à ses amys , comme ceux qui se plaignent tousjours à la manière des femmes. Or toutes ces leçons très salutaires aux amitiés
' On connoît la réponse que fit Périclès à un de ses amis qui le prioit (le porter pour lui un faux témoignage. « Je suis, lui dit-il, ami de mes amis jusqu'aux autels. »
' Ilà amicum habeas, posse ut fieri inimicum putes. (Publ. Syrcs, apud Macrob. Salurnal., 1. u, c. 7.)