LIVRE I. CHAP. VIII
et à bien joindre et unir l'ame avec le corps, la font demeurer et résider en iceluy comnae un maistre en sa maison , le pilote en son navire , le cocher en son coche; mais c'est tout destruire : car ainsi ne seroit-elle point la forme ny partie interne et essentielle de l'animal , ou de l'homme , elle n'auroit besoing des membres du corps pour y demeurer, ne se sentiroit en rien de sa contagion , mais seroit une substance toute distincte du corps, subsistant de soy, qui pourroit à son plaisir aller et venir, et se séparer du corps sans distinction d'iceluy, et sans diminution de toutes ses fonctions , qui sont toutes absurdités : l'ame est au corps | comme la forme en la matière , estendue et respandue par tout iceluy, donnant vie, mouvement, sentiment à toutes ses parties , et tous les deux ensemble ne font qu'une hypostase, un subject entier, qui est l'animal, et n'y a point de milieu qui les noue et lie ensemble ; car entre la matière et la forme, il n'y a aucun milieu , ce dict toute la philosophie : l'ame donc est toute en tout le corps , je n'adjoute point '*^' (encores que soit le dire commun) qu'elle est toute en chasque partie du corps 5 car cela implique contradiction , et divise l'ame. "^
Or combien que l'ame, comme dict est, soit par tout le corps diffuse et respandue , si est-ce que pour exploitter et exercer ses facultés elle est plus spécialement et expressément en certains endroits du corps qu'es autres, esquels est dicte avoir son siège , et non y estre toute entière , car le reste seroit sans ame et sans forme : et comme elle a quatre principales et maistresses facultés , aussi luy donnet-on quatre sièges, ce sont les quatre régions que nous avons marqué cy-dessus en la composition du corps , les quatre premiers et principaux instrumensde l'ame, les autres se rapportent et dépendent de ceux-cy , comme aussi toute les facultés à celles-cy , sçavoir, pour la faculté génitale les genitoires , pour la naturelle le foye, pour la vitale le cœur, pour l'animale et intellectuelle le cerveau.
Il vient ' maintenant à parler en gênerai de l'exercice de ses facultés : à quoy l'ame est de soy scavante et suffisante, dont elle ne faut point à produire ce qu'elle sçait , et bien exercer ses fonctions, comme il faut , si elle n'est empeschée, et moyennant que ses instrumens soient bien disposés : dont a esté bien et vrayement dict par les sages , que nature est sage , scavante , industrieuse , suffisante maistresse, qui rend habile à toutes choses, insita sunt nobls omnium artium ac virtutum semina , magisterque ex occuUo Deus producit ingénia ' • ce qui est aisé à monstrer par induction : la végétative sans instruction forme le corps en la matrice tant excellemment, puis le nourrit et le faict croistre, attirant la viande, la retenant et cuisant, puis rejettant les excremens, elle engendre et refaict les parties qui défaillent^ ce sont choses qui siî voyent aux plantes , bestes , et en l'homme. La sensitive de soy, sans instruction , faict aux bestes et en l'homme remuer les pieds , les mains , et autres membres , les gratter, frotter, secouer, démener les lèvres , tetter, plorer, rire : la raisonnable de mesme, non selon l'opinion de Platon , par réminiscence de ce qu'elle sçavoit avant entreiau corps -, ny selon Aristote , par réception et acquisition , venantdedehors parles sens, estantde soy une carte blanche et vuide , combien qu'elle s'en sert fort , mais de soy, sans instruction , imagine , entend, retient , raisonne , discourt. Mais pour ce que cecy semble plus difficile de la raisonnable que des autres, et heurte aucunement Aristote , il en sera davantage traitté en son lieu, au discours de l'ame intellective.
Il reste encores le dernier point de l'ame, sa séparation d'avec son corps , laquelle est de diverses sortes et genres :
' Il convient maintenant de parler.
' Les semences de tous les arls cl de toutes les vertus sont en nous; mais c'est Dieu qui, en secret, produit les talents. (Sénèquk, de Benef. , IV, G.)