‹ De la sagesse; trois livresChapitre 341 sur 456 · LIVRE III, CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. VII

ordinaires n'ont point de lieu en cette souveraine et parfaicto amitié.

Nous sçaurons encore mieux cecy par la peincture et description de la parfaicte amitié , qui est une confusion de deux âmes, très libre, pleine et universelle. Voicy trois mots. 1. Confusion, non seulement conjonction etjoincture , comme des choses solides ; lesquelles tant bien attachées, meslées et nouées soient-elles , si peuvent-elles estre séparées , et se cognoissent bien à part. Les âmes en cette parfaicte amitié sont tellement plongées et noyées l'une dedans l'autre , qu'elles ne se peuvent plus r'avoir ny ne veu^ lent à la manière des choses liquides meslées ensemble '. 2. Très libre et bastie par le pur choix et pure liberté de la volonté , sans aucune obligation , occasion ny cause estran-^ gère. Il n'y a rien qui soit plus libre et volontaire que l'af-^ fection. 3. Universelle , sans exception aucune de toutes choses , biens , honneurs , jugemens , pensées , volontés , vie. De cette universelle et si pleine confusion vient que l'un ne peut prester ny donner à l'autre , et n'y a point entre eux de bienfaict, obligation , recognoissance, remerciement et autres pareils debvoirs , qui sont nourrissiers des amitiés communes , mais tesmoignages de division et dilTerence : tout ainsi comme je ne sçay point de gré du service que je me fay ; ny l'amitié que je me porte ne croist point pour le secours que je m'apporte. Et au mariage mesme pour luy donner quelque ressemblance de cette divine liaison , bien qu'il demeure bien au dessoubs : les donations sont deffen^ dues entre le mary et la femme : et s'il y avoit lieu de se pouvoir donner l'un à l'autre, ce seroit celuy qui employé^ roit son amy, et recevroit le bienfaict, qui obligeroit son compagnon : car cherchant l'un et l'autre , sur-tout avec faim de s'entre-bienfaire , celuy qui en donne l'occasion , et en preste la matière, est celuy qui faict le libéral , donnant

• Un ami , disoit Aristotc, est une ame qui vit dans deux corps. ( Dio çkne-Laerce , dans la f^ie d'Arislole, I. v, jS. 20.)

ce contentement à son amy d'effectuer ce qu'il désire le plus '-

De cette parfaicte amitié et communion, nous avons quelques exemples en l'antiquité. Blosius prins comme très grand amy de Tyberius Gracchus jà condamné , et interrogé ce qu'il eust faict pour luy, ayant respondu : Toutes choses, il luy fust demandé : Comment! s'il t'eust prié de mettre le feu aux temples, l'eusses-tu faict? Il respondit que jamais Gracchus n'eust eu telle volonté, mais que quand il l'eust eue il y eust obey ; très hardie et dangereuse response. Il pouvoit dire hardiment que Gracchus n'eust jamais eu cette volonté , c'estoit à luy à en respondre , car comme porte nostre description , l'amy parfaict non seulement sçait et cognoist pleinement la volonté de son amy, et cela suffît pour en respondre , mais il la tient en sa manche , et la possède entièrement. Et ce qu'il adjouste que si Gracchus l'eust voulu, il l'eust faict, ce n'est rien dict, cela n'altère ny n'empire point sa première response , qui est de l'asseurance de la volonté de Gracchus. Cecy est des volontés et jugemens : 3. Voyons des biens. Ils estoient trois amys (ce mot trois heurte nos reigles, et faict penser que ce n'estoit encores une amitié du tout parfaicte) , deux riches et un povre chargé d'une mère vieille , et d'une fille à marier 5 cettuy-cy mourant fait son testament, par lequel il lègue à un de ses amys de nourrir sa rnere et l'entretenir, et à l'autre de marier sa fille, et luy donner le plus grand douaire qu'il pourra ^ et advenant que l'un d'eux vienne à défaillir, il substitue l'autre. Le peuple se mocque de ce testament, les héritiers l'acceptent avec grand contentement, et chascun vient à jouyr de son légat 5 mais estant decedé cinq jours après, celuy qui avoit prins la mère, l'autre survivant et demeurant seul universel héritier, entretint soi-

' La fin de ce paragraphe est prise dans Montaigne. Voyez Essais, I. i, c. 27. Dans le paragraphe suivant . Charron suit encore le même guide jusque dans les exemples qu'il cite.

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