CHAPITRE IX
Variété et admonition libre.
L'admonition libre et cordialle est une très salutaire et excellente médecine : c'est le meilleur office d'amitié ; c'est aymer sainement , que d'entreprendre à blesser et ofTenser un peu , pour proffiter beaucoup : c'est un des plus spéciaux et plus utiles commândemens evangeliques. Si peccaverit in te f rater tuus, corripe illum, etc.^.
Tous ont quelques fois besoing de ce remède : mais surtout ceux qui sont en grande prospérité ; car il est très difficile d'estre heureux et sage tout ensemble -, et les princes qui soustiennent une vie tant publique, ont à fournir à tant de choses , ne voyent et n'entendent que par les yeux et les oreilles d'autruy : et tant de choses leur sont celées ! ils ont un extresme besoing d'estre avertis , autrement ils courent grande fortune , ou ils sont bien sages.
Ce bon office est rendu de bien peu de gens : il y faut , disent les sages , trois choses : jugement ou discrétion , liberté courageuse, amitié et fidélité. Elles s'assaisonnent ensemble. Peu s'en meslent par crainte de desplaire , ou faute de vraye amitié : et de ceux qui s'en meslent, peu le sçavent bien faire. Or s'il est mal faict , comme une médecine donnée mal à propos, blesse sans proffît , et produit presque le mesme elTect avec douleur, que faict la flatterie avec plaisir.
' Si votre frère a péché contre vous, reprenez-le, etc. (iMath., c. xvm,