‹ De la sagesse; trois livresChapitre 356 sur 456 · LIVRE m, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. XL

Aussi ne mérite celuy qui faict bien , pour le r'avoir. Les grâces sont vierges, sans espérance de retour, dict Hésiode.

Bien faire à la façon que désire et qui vient à gré à celuy qui reçoit, aflin qu'il cognoisse et sente que c'est vrayement à luy que l'on l'a faict. Surquoy est à scavoir qu'il y a doubles bienfaicts : les uns sont honnorables à celuy qui les reçoit, dont ils se doibvent faire en public : les autres utiles , qui secourent à l'indigence, foiblesse, honte, et autre nécessité du recevant. Ceux-cy se doibvent faire secrettement , voire s'il est besoing que celuy seul le sçache qui le reçoit : et s'il sert au recevant d'ignorer d'où le bien vient (pource que peut-estre il est touché de honte , qui l'empescheroit de prendre , encores qu'il en eust besoing) , il est bon et expédient de luy celer , et luy faire couler le bien et secours par soubs main. C'est assez que le bienfacteur le sçache , et sa conscience luy serve de tesmoin , qui en vaut mille.

Sans lésion ou offense d'autruy, et sans préjudice de la justice : bien faire sans mal faire : donner à l'un aux despens de l'autre , c'est sacrifier le fils en la présence du père , dict le sage '.

Et prudemment : l'on est quelques fois bien empesché à respondre aux demandes et prières , à les accorder ou refuser. Cette difficulté vient du mauvais naturel de l'homme, mesmement du demandeur, qui se fasche par trop de souffrir un refus, tant juste soit-il et tant doux. C'est pourquoy aucuns accordent et promettent tout , tesmoignage de foiblesse , voire ne pouvant, ou qui pis est, ne voulant tenir, et remettant à vuider la difliculté au poinct de l'exécution , ils se fient que plusieurs choses arriveront qui pourront empescher et troubler l'effect de la promesse , et ainsi délivrepossible d'accorder. (Ovide, Amor., I. m, Eleg. iv, v. 4.) - Voici le vers d'Ovide :

Quœ, quia non liceat, non facit, illa facit.

' Ecclésiastique , c. xxxiv, v. 24.

ront le prometteur de son obligation -, ou bien estant question de tenir, l'on trouvera des excuses et des eschappatoires, et cependant contentent pour l'heure le demandeur. Mais tout cela est reprouvé 5 il ne faut accorder ny promettre que ce que l'on peut , doibt et veut tenir. Et se trouvant entre ces deux dangers de mal promettre, car il est ou injuste, ou indigne et messeant , ou faire un refus qui irritera et causera quelque sédition ou ruine , l'advis est de rompre le coup , ou en dilayant ' la response , ou bien composant tellement la promesse en termes généraux ou ambigus, qu'elle n'oblige point précisément. Il y a icy de la subtilité et finesse, esloignée de la franchise , mais l'injustice du demandeur en est cause et le mérite.

D'un cueur humain et affection cordialle, homo sum , humant à me nihil alienumputo ' ,• spécialement envers les affligés etindigens, c'est ce qu'on appelle miséricorde. Ceux qui n'ont cette affection «V<>/>ya< et immanes ^ sont inhumains , et marqués pour n'estre des bons et esleus. Mais c'est d'une forte, ferme et généreuse, et non d'une molle , efféminée et troublée. C'est une passion vicieuse et qui peut tomber en meschante ame , de laquelle il est parlé en son lieu-, car il y a bonne et mauvaise miséricorde. Il faut secourir aux affligés sans s'affliger , et adapter à soy le mal d'autruy , n'y rien ravaller de la justice et dignité, car Dieu dict ^ qu'il ne faut point avoir pitié du povre en jugement : ainsi Dieu et les saincts sont dicts miséricordieux et pitoyables.

Sans se jacter ^ , en faire feste , ny bruict -, c'est espèce de reproche : ces vanteries ostent tant la grâce , voire descrient

* En différant.

' Je suis homme, et rien de ce qui intéresse l'espèce humaine ne doit m'être étranger.

^ Les hommes insensibles et durs.

* Ployez le LévUique , c. xxiii , v. 3.

* Sans se vanter, sans jactance.

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