‹ De la sagesse; trois livresChapitre 357 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XI

et rendent odieux les bienfaicts, hoc est in odium bénéficia perclucere \ C'est en ce sens qu'il est dict que le bienfacteur doibt oublier les bienfaicts ^

Continuer et par nouveaux bienfaicts confirmer et rajeunir les vieux (cela convie tout le monde à l'aymer et rechercher son amitié) , et jamais ne se repentir des vieux , quoy qu'on sente avoir semé dans une terre stérile et ingrate , beneficii lui etiàm infelicilas placeat ; nusquàm hœc vox , vellem non fecisse \ L'ingrat ne faict tort qu'à soy : le bienfaict pour cela n'est pas perdu ; c'est une chose consacrée , qui ne peut estre violée ny estreincte par le vice d'autruy. Et pource qu'un autre est meschant , ne faut pas laisser d'estre bon et continuer son office : mais qui plus est , l'œuvre du noble cueur et généreux est en continuant à bien faire, rompre et vaincre la malice et ingratitude d'autruy , et le remettre en santé 5 optimi viri et ingentis animi est tamdiii ferre ingratum , donec feceris gratum : çincit malos pertinax bonitas ^.

Sans troubler ou importuner le recevant en sa jouyssance, comme font ceux qui ayant donné une dignité ou charge à quelqu'un , veulent encores après l'exercer : ou bien luy procurer un bien , pour puis en tirer tout ce qui leur plaira. Celuy qui a receu ce bien ne le doibt endurer, et pour ce n'est point ingrat : et le bienfacteur efface son bienfaict et

■ SÉNÈQUE, de Benef., 1. vu, c. 26. — Les mots qui précèdent contiennent la traduction du latin.

' C'étoit une des maximes de Chilon :

Tu bene si quid facias , non meminisse fas est.

( AusoxE , in Ludo sevtem sapientiurn. )

' Ne t'afflige pas des résultats malheureux de tes bienfaits, et ne dis jamais: Je voudrois n'avoir pas fait cette bonne œuvre. (Sénèque, de Benef., \. vu, c. 26.)

< Il est d'un homme magnanime , d'une belle ame, de se conduire avec l'ingrat de manière à le forcer d'être enfin reconnoissant : la constante bonté triomphe de la méchanceté. (Sénèque, de Benef., l. vu, c. 31.)

cancelle ' l'obligation. Un de nos papes refusant à un cardinal , qui le prioit peust-estre de chose injuste , et lui alléguant d'estre cause qu'il estoit pape, repondit bien : Laissemoy donc estre pape , et ne m'oste ce que tu m'as donné \

Après ces reigles et advis de bien faire, il est à sçavoir qu'il y a des bienfaicts plus recevables et agréables les uns que les autres, et qui sont plus ou moins obligeans : ceux-là sont les mieux venus , qui sortent de main amie , de ceux que l'on est disposé d'aymer sans cette occasion : au contraire il est grief d'estre obligé à celuy qui ne plaist, et auquel on ne veut rien debvoir ^. Ceux aussi qui viennent de la main de celuy qui y est aucunement obligé-, car il y a de la justice, et obligent moins. Ceux qui sont faictsen la nécessité et au grand besoing , ceux-cy ont une grande force ; ils font oublier toutes les injures et offenses passées , s'il y en avoit eu , et obligent fort ; comme au contraire le refus en telle saison est fort injurieux , et faict oublier tous les precedens bienfaicts. Ceux qui se peuvent recognoistre et recevoir la pareille ; comme au contraire les autres engendrent hayne : car celuy qui se sent du tout obligé sans pouvoir payer, toutes les fois qu'il voit son bienfacteur, il pense voir le tesmoin de son impuissance ou ingratitude , et luy faict mal au cueur. Il y en a qui plus sont honnestes et gracieux, plus sont poysans au recevant , s'il est homme d'honneur, comme ceux qui lient la conscience , la volonté, car ils serrent bien plus et le font demeurer en cervelle , et en craincte de s'oublier et faillir. L'on est bien plus prisonnier soubs la parole , que soubs la clef. Il vaut mieux estre attaché par les liens civils et publics , que par la loy d'honnesteté et de conscience ; plustost deux notaires qu'un. Je me fie en vous,

' Annulle.

' Ce pape est Clément vu , et le cardinal à qui il fit cette réponse est Pompée Colonna, mort l'an 1532.

' Grave tormenlum est debere cui noHs. (Sénkque, de Bencf., I. ii , c. 18.) La traduction précède.

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