LIVRE III , CHAP. XIV
qu'en un estât tout dépend de là? Toutesfois ( et c'est la plus notable, pernicieuse , fascheuse et déplorable faulte qui soit en nos polices, remarquée par Aristote etPlutarque ' ) nous voyons que la conduicte et discipline de la jeunesse est de tous abandonnée à la charge et mercy des parens , qui qu'ils soient ' , souvent nonchalans , fols , meschans , et le public n'y veille , ny ne s'en soucie point , et pourquoy tout va mal. Presque les seules polices , Lacedemonienne et Cretence ^ , ont commis aux loix la discipline de l'enfance. La plus belle discipline du monde pour la jeunesse estoit la Spartaine , dont Agesilaus convioit Xenophon à y envoyer ses enfans, car l'on y apprend , dict-il , la plus belle science du monde , qui est de bien commander et de bien obeyr, et où l'on forge les bons législateurs , empereurs d'armes , magistrats , citoyens ^. Ils avoient cette jeunesse et leur instruction en recommadation sur toutes choses , dont Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages,ils dirent qu'ils aymoient mieux donner deux fois autant d'hommes faicts ^. Or avant entrer en cette matière, je veux donner icy un advertissement de poids. Il y en a qui travaillent fort à descouvrir leurs inclinations, et à quoy ils seront propres. Mais c'est chose si tendre, obscure et incertaine, qu'à chasque fois l'on se trouve trompé après avoir fort despendu ^ et travaillé. Parquoy sans s'arrester à ces foibles et légères divinations et prognostiques tirées des mouvemens de leur enfance , il faut leur donner une instruction universellement bonne et utile , par laquelle ils deviennent capables , prests et disposés à tout. C'est travailler à l'asseuré ,
' Aristote, Politique , 1. v, c. 9, et Ethi. ad JYicomac., 1. x, c. 9; VhVTAî^qvE, ne de Lycurgue.
' Quels qu'ils soient.
^ Cretence , pour Cretoise, de Crèle; du latin Cretensis. ^ Plutarque, T^ie d'Agésilas.
* Plutarque, Dits des Lacédémoniens .
' Dépensé.
et faire ce qu'il faut tousjours faire : ce sera une teincture bonne à recevoir toutes les autres.
Pour entrer maintenant en cette matière , nous la pourrons rapporter à trois poincts : former l'esprit , dresser le corps , reigler les mœurs. Mais avant que donner les advis particuliers servans à ces trois , il y en a de généraux qui appartiennent à la manière de procéder en cet affaire pour s'y porter dignement et heureusement, qu'il faut sçavoir par un préalable.
Le premier est de garder soigneusement son ame ' pucelle et nette de la contagion et corruption du monde, qu'elle ne reçoive aucune tache ny atteincte mauvaise. Et pour ce faire il faut diligemment garder les portes : ce sont les oreilles principalement , et puis les yeux -, c'est-à-dire donner ordre qu'aucun, fust-il mesme son parent, n'approche de cet enfant, qui luy puisse dire ou souffler aux oreilles quelque chose de mauvais. Il ne faut qu'un mot , un petit propos , pour faire un mal difficile à reparer. Garde les oreilles surtout , et puis les yeux. A ce propos Platon est d'advis de ne permettre que valets , servantes et viles personnes entretiennent les enfans , car ils ne leur peuvent dire que fables , propos vains et niais , si pis ils ne disent '. Or c'est desjà abbreuver et embabouyner cette tendre jeunesse de sottises et niaiseries.
Le second advis est au choix , tant des personnes qui auront charge de cet enfant, que des propos que l'on luy tiendra , et des livres que l'on luy baillera. Quant aux personnes , ce doibvent estre gens de bien, bien nays, doux et agréables, ayant la teste bien faicte, plus pleine de sagesse que de science, et qu'ils s'entendent bien ensemble, de peur que par advis contraires , ou par dissemblable voye de procéder, l'un par rigueur, l'autre par flatterie , ils ne s'en-
■ L'ame de l'enfant.
" frayez Plutarque, Comment il faut nourrir les enfants.