‹ De la sagesse; trois livresChapitre 369 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XIV

trempeschent, et ne troublent leur charge et leur dessein '. Les livres et les propos ne doibvent point estre de choses petites , sottes , frivoUes ^ mais grandes , sérieuses , nobles et généreuses, qui reiglent les sens, les opinions, les mœurs , comme ceux qui font cognoistre la condition humaine , les bransles et ressorts de nos âmes , aflTm de se cognoistre et les autres; luy apprendre ce qu'il faut craindre, aymer, désirer ; que c'est que passion , vertu -, ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice , la servitude et la subjection , la liberté et la licence. Aussi bien leur fera-t-on avaller les unes plus que les autres. L'on se trompe : il ne faut pas plus d'esprit à entendre les beaux exemples de Valere- Maxime , et toute l'histoire grecque et romaine ( qui est la plus belle science et leçon du monde ) , qu'à entendre Amadis de Gaule , et autres pareils contes vains. L'enfant qui peut sçavoir combien il y a de po-ules chez sa mère , et cognoistre ses cousins , comprendra combien il y a eu de roys, et puis de Césars à Rome. Il ne se faut pas deffîer de la portée et suffisance de l'esprit 5 mais il le faut sçavoir bien conduire et manier.

Le troisiesme est de se porter envers luy , et procéder de façon non austère , rude et severe , mais douce , riante , enjouée \ Parquoy nous condamnons icy tout à plat la coustume presque universelle de battre, fouetter, injurier, et crier après les enfans , et les tenir en grande craincte et subjection , comme il se faict aux collèges ; car elle est très inique et punissable, comme en un juge et médecin qui seroit animé et esmu de cholere contre son criminel et patient ; préjudiciable et toute contraire au dessein que l'on a, qui est de les rendre amoureux et poursuyvans la vertu , sa-

' Voyez , sur le choix de ceux qui doivent élever les enfants , Platon , in Eulhidemo, vers la fin.

^ C'est ce qu'ont pense plusieurs philosophes tant anciens que modernes, /-^oyc-z Platon, de la République, l.vii; Locke, de l'Éducalion des enfants .^. 7;î et suiv., etc.

gesse , science , honnesteté. Or cette façon impérieuse et rude leur en faict venir la hayne , l'horreur et le despit , puis les effarouche et les enteste , leur abbat et oste le courage , tellement que leur esprit n'est plus que servile , bas et esclave : aussi sont-ils traictés en esclaves. Parentes , ne provocetis ad iraciuidiam filios çestros , ne despondeant animum \ Se voyant ainsi traictés, ne font plus rien qui vaille , maudissent et le maistre et l'apprentissage. S'ils font ce que l'on requiert d'eux , c'est pource qu'on les regarde , c'est par craincte , et non gayement et noblement , et ainsi non honnestement. S'ils y ont failli , pour se sauver de la rigueur, ils ont recours aux remèdes lasches et vilaines menteries , faulses excuses , larmes de despit , cachettes , fuittes , toutes choses pires que la faute qu'ils ont faict.

Dum id rescitum iri crédit, tantisper cavet .- Si sperat fore clam , rursùm ad ingenium redit : nie, quem beneficio adjungas, ex animo facit; Studet par referre , prœsens , absensque idem erit '.

Je veux qu'on le traicte librement et libéralement, y employant la raison et les douces remonstrances , et luy engendrant au cueur les affections d'honneur et de pudeur. La première luy servira d'esperon au bien : la seconde de bride, pour le retirer et degouster du mal. Il y a je ne sçay quoy de servile et de vilain en la rigueur et contraincte , ennemie de l'honneur et vraye liberté. Il faut tout au rebours leur grossir le cueur d'ingénuité, de franchise, d'amour, de vertu et d'honneur.

' Pères, n'irritez pas vos fils (par de mauvais traitements) , de peur qu'ils ne tombent dans le découragement. [Epilre de S. Paul aux Colossiens , c. ni, v. 21.)

' L'enfant qui remplit ses devoirs par la crainte du châtiment , croit-il que ses fautes seront découvertes , il s'observe ; espère-t-il les cacher, il revient à son penchant. Celui que vous vous attachez par les bienfaits remplit ses devoirs avec affection ; il tâche de répondre à voire tendresse; en votre présence, en votre absence, il est le même. (Térence, les -4àelphes , acte i, se. 1 , v. 44.)

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