LIVRE m, CHAP. XIV
Pudore et liberalilate liberos relinere Satii'is esse credo , quàm metu
Hoc patrium est potiûs consuefaccre (ilium Suà sponte rectè facere. quàm alieno metu. lïoc pater ac dominus interest; hoc qui acquit Fateatur se nescire imperare liberis '.
Les coups sont pour les bestes, qui n'entendent pas raison 5 les injures et crieries sont pour les esclaves. Qui y est une fois accoustumé ne vaut plus rien : mais la raison , la beauté de l'action, la ressemblance aux gens de bien, l'honneur, l'approbation de tous , la gratification qui en demeure au dedans , et qui au dehors en est rendue par ceux qui la sçavent; et leurs contraires, la laideur et indignité du faict, la honte, le reproche , le regret au cueur, et l'improbation de tous , ce sont les armes , la monnoye , les aiguillons des enfans bien nays, et que l'on veut rendre honnestes. C'est ce qu'il leur faut tousjours sonner aux oreilles ; si ces moyens ne font rien , tous les autres de rudesse n'ont garde de proffiter. Ce qui ne se peut faire par raison , prudence, adresse, ne se fera jamais par force ; et quand il se feroit ne vaudroit rien. Mais ces moyens icy ne peuvent estre inutiles, s'ils y sont employés de bonne heure , avant qu'il y aye encores rien de gasté. Je ne veux pour cela approuver cette lasche et flatteuse indulgence, et sotte craincte de contrister les enfans, qui est une autre extrémité aussi mauvaise. C'est comme le lierre qui tue et rend stérile l'arbre qu'il embrasse; le singe qui tue ses petits par force de les embrasser; et ceux qui craignent d'empoigner par les cheveux celuy qui se noyé , de peur de luy faire mal , et le laissent périr. Contre ce vice le sage Hébreu parle tant' : il fautcon-
' Je crois qu'il vaut mieux retenir les enfants par l'honneur et les seisliments, que par la crainte.... — Un père doit accoutumer son fils à faire le bien, plutôt de son propre mouvement que par une crainte étrangère. C'est là ce qui met de la différence entre un père et un maître. Un père qui ne peut pas se conduire ainsi doit avouer qu'il ne sait pas gouverner des enfants. (Térence, les Adelphes , acte i, se. 1 , v. 32 et 48.)
• Voici les paroles de Salomon : « Celui qui épargne la verge hait son
tenir la jeunesse en discipline non corporelle des bestes ou des forçats, mais spirituelle, humaine , libérale de la raison. Venons maintenant aux particuliers et plus exprès advis de cette instruction. Le premier chef d'iceux est, comme avons dict , d'exercer, aiguiser et former l'esprit. Sur quoy y a divers préceptes \ mais le premier, principal et fondamental des autres , qui regarde le but et la fm de l'instruction , et que je désire plus inculquer à cause qu'il est peu embrassé et suyvi , et tous courent après son contraire, qui est un erreur tout commun et ordinaire , c'est d'avoir beaucoup plus , et tout le principal soin d'exercer , cultiver et faire valoir le naturel et propre bien , et moins amasser et acquérir de l'estranger-, plus tendre à la sagesse qu'à la science et à l'art -, plus à former bien le jugement , et par conséquent la volonté et la conscience , qu'à remplir la mémoire et reschauffer l'imagination. Ce sont les trois parties maistresses de l'ame raisonnable ; mais la première est le jugement, comme a esté discouru cy-dessus , où je renvoyé expressément le lecteur '. Or le monde faict tout le contraire, qui court tout après l'art, la science, l'acquis. Les parens, pour rendre leurs enfans sçavans, font une grande despense , et les enfans prennent une grande peine , ut omnium rerum, sic literarum intemperantiâ laboramus ^ , et bien souvent tout est perdu , mais de les rendre sages , honnestes , habiles , à quoy n'y a tant de despense ny de peine , ils ne s'en soucient pas. Quelle plus notable folie au monde, qu'admirer plus la science, l'acquis, la mémoire , que la sagesse , le naturel ? Or tous ne commettent pas cette faulte de mesme esprit ; les uns simplement menés par la coustume , pensant que la sagesse et la science ne sont pas
flls; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger. [Proverbes , c. xiii, V. 24.) — Ployez aussi V Ecclésiastique, c. xxx, v. 1 , 12.
' Voyez \. I, c. 62.
' Nous souffrons par l'excès, dans tout, même dans les lettres. (Sé- :sÈQUE, Epist. cTi , in fine. )