‹ De la sagesse; trois livresChapitre 375 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XIV

bien pleine , ils demeurent sots , student non sihi et çitœ, sed aliis et scholœ '. Ils se préparent à estre rapporteurs : Ciceron a dict, Aristote, Platon a laissé par escrit, etc. , et eux ne sçavent rien dire. Ils font deux faultes : l'une qu'ils n'appliquent pas ce qu'ils apprennent à eux-mesmes , à se former à la vertu , sagesse , resolution , et ainsi leur science leur est inutile 5 l'autre est que pendant ce long temps qu'ils employent avec grande peine et despense à amasser et empocher ce qu'ils peuvent desrober sur autruy inutilement pour eux , ils laissent chaumer leur propre bien , et ne l'exercent. Les autres qui n'estudient , n'ayant recours à autruy, advisent de cultiver leur naturel , s'en trouvent sou- '' vent mieux , plus sages et résolus , encores que moins sçavans , et moins gaignans , et moins glorieux. Quelqu'un a dict cecy ' un peu autrement et plus 1 riefvement , que les lettres gastent les cerveaux et esprits foibles , parfont les forts et bons naturels.

^ Or voicy la leçon et l'advis que je donne icy; il ne faut pas s'amuser à retenir et garder les opinions et le scavoir d'autruy, pour puis le rapporter et en faire monstre et parade à autruy, ou pour prolïit sordide et mercenaire , mais il les faut faire nostres. Il ne faut pas les loger en nostre ame, mais les incorporer et transubstantier. Il ne faut pas seulement en arrouser l'ame, mais il la faut teindre et la rendre essentiellement meilleure , sage , forte , bonne , courageuse : autrement de quoy sert d'estudier ? Non paranda nobis solùm, sed fruenda sapieniia est ^. Il ne faut pas faire comme les bouquetières , qui pillottent par cy par là des

• Ce n'est pas pour eux-mêmes , ni pour apprendre à bien vivre , qu'ils étudient, mais pour les autres, et pour briller dans les écoles. (Sénèque.)

' C'est Montaigne, dans les Essais, 1. m, c. 8.

^ Presque toutes les pensées de ce paragraphe sont prises de Sénèque , \ y £pist. Lxxxiv. <

^ Nous ne devons pas acquérir seulement la sagesse, nous devons en jouir. (CicÉRON, de Finib., 1. 1, c. 1.)

fleurs toutes entières , et telles qu'elles sont les emportent pour faire des bouquets , et puis des presens : ainsi font les mauvais estudians qui amassent des livres plusieurs bonnes choses , pour puis en faire parade et monstre aux autres : mais il faut faire comme les mouches à miel , qui n'emportent point les fleurs comme les bouquetières , mais s'asseans ' sur elles, comme si elles les convoient, en tirent l'esprit, la force , la vertu , la quintessence , et s'en nourrissent , en font substance , et puis en font de très bon et doux miel , qui est tout leur : ce n'est plus thym ny marjolaine. Aussi faut-il tirer des livres la moelle , l'esprit ( sans s'assubjectir à retenir par cueur les mots, comme plusieurs font , moins encores à retenir le lieu , le livre , le chapitre ; c'est une sotte et vaine superstition et vanité , qui faict perdre le principal ) , et ayant succé et tiré le bon , en paistre son ame , en former son jugement , et instruire et reigler sa conscience et ses opinions , rectifier sa volonté , bref en faire un ouvrage tout sien , c'est-à-dire un honneste homme , sage , advisé , résolu. Non ad pompam nec ad speciem, nec ut nomine magnifico sequi otium velis, sed quô flrmior adversus fortuita rempuhlicam capessas"^.

Et à cecy le choix des sciences y est nécessaire. Celles que je recommande sur toutes , et qui servent à la fin que je viens de dire , sont les naturelles et morales , qui enseignent à vivre et bien vivre, la nature et la vertu, ce que nous sommes et ce que nous debvons estre. Soubs les morales sont comprinses les politiques , œconomiques , les histoires. Toutes les autres sont vaines et en l'air, et ne s'y faut arrester qu'en passant ^

' S' asseyant, se posant.

• Non pour la pompe et l'apparence , non pour couvrir d'un beau nom

l'oisiveté de votre vie, mais pour que d'une ame plus affermie contre

t ous les dangers vous osiez vous charger des affaires de la république.

— Ployez Tacite, Histor., I. iv, c. 5 , dont le passage a été un peu altéré

par Charron.

^ C'est à peu près l'avis de Platon, ^oyez Ep. x.

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