‹ De la sagesse; trois livresChapitre 376 sur 456 · LIVRE m, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. XIV

Celle lin et but de l'instiuelion de la jeunesse et comparaison de la science et sagesse , m'a tenu fort long temps , à cause de la contestation. Poursuyvons les autres parties et advis de cette instruction. Les moyens d'instruction sont divers. Premièrement deux : l'un par parole , c'est-à-dire , '^' préceptes , instructions et leçons verbales ; ou bien par con- , ferences avec les honnestes et habiles hommes , frottant et limant nostre cervelle contre la leur, comme le fer qui s'esclaircit , se nestoye et embellit par le frotter. Cette façon est agréable , douce , naturelle.

L'autre par faict, c'est l'exemple , qui est prins non seulement des bons par imitation et similitude , mais encores des mauvais par disconvenance. Il y en a qui apprennent mieux de cette façon par opposition et horreur du mal en autruy. C'est un usage de la justice d'en condamner un pour servir d'exemple aux autres. Et disoit le vieux Caton \ que les sages ont plus à apprendre des fols , que les fols des sages. Les Lacedemoniens , pour retirer leurs enfans de l'y vrognerie , faisoient enyvrer devant eux leurs serfs % aiïin qu'ils en eussent horreur par ce spectacle. Or cette seconde manière par exemple , nous apprend et plus facilement et avec plus de plaisir. Apprendre par préceptes est un chemin long, parce que nous avons peine à l'entendre \ les ayant entendus à les retenir-, après les avoir retenus à les mettre en usage. Et difficilement nous promettons-nous d'en pouvoir tirer le fruict qu'ils nous promettent. Mais l'exemple et imitation -j nous apprennent sur l'ouvrage mesme , nous invitent avec beaucoup plus d'ardeur, et nous promettent quasi semblable gloire que celle de ceux que nous prenons à imiter. Les semences tirent à la fin la qualité de la terre où elles sont transportées, et deviennent semblables à celles qui y croissent naturellement. Ainsi les esprits et les mœurs des hommes se

' Voyez sa Vie , par Plutarqué.

" Leurs esclaves, c'est-à-dire les ilotes. Voyez Plutarque, Vie de Lyciiryue.

conforment à ceux avec lesquels ils fréquentent ordinairement. Il passe par contagion des choses une grande part de l'une à l'autre.

Or ces deux manières de prolfiter par parole et par exemple , encores sont-elles doubles -, car elles s'exercent et se tirent des gens excellens ou vivans , par leur fréquentation et conférence sensible et externe , ou morts , par la lecture des livres. Le premier commerce des vivans est plus vif et plus naturel , c'est un fructueux exercice de la vie , qui estoit bien en usage parmy les anciens , mesmement les Grecs ; mais il est fortuit, dépendant d'autruy et rare : il est malaysé de rencontrer telles gens et encores plus d'en jouir. Et cecy s'exerce ou sans gueres s'eslongner de chez soy, ou bien en voyageant et visitant les pays estrangers , non pour s'y paistre de vanités comme la pluspart , mais pour en rapporter la considération principalement des humeurs et façons de ces nations-là. C'est un exercice proffîtable , le corps n'y est ny oisif ny travaillé : cette modérée agitation le tient en haleine , l'ame y a une continuelle exercitation à remarquer les choses incognues et nouvelles. Il n'y a point de meilleure eschole pour former la vie , que voir incessamment la diversité de tant d'autres vies, et gouster une. perpétuelle variété de formes de nostre nature.

L'autre commerce avec les morts par le bénéfice des livres, est bien plus seur et plus à nous , plus constant , et qui moins couste. Qui s'en sçait bien servir en tire beaucoup de plaisir et de secours. Il nous descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse , nous distraict d'une imagination importune et des autres choses externes qui nous faschent, nous console et secourt en nos maux et douleurs : mais aussi n'est-il bon que pour l'esprit , dont le corps demeure sans action , s'attriste et s'altère.

Il faut maintenant parler de la procédure et formalité, que doibt tenir l'instructeur de la jeunesse , pour bien et heureusement arriver à son poinct. Elle a plusieurs parties : nous

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