‹ De la sagesse; trois livresChapitre 377 sur 456 · LIVRE 111, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAP. XIV

en toucherons quelques unes. Premièrement il doibt souvent interroger son escholier, le faire parler et dire son advis sur tout ce qui se présente. Cecy est au rebours du style ordinaire , qui est que le maistre parle tousjours seul , et enseigne cet enfant avec authorité , et verse dedans sa teste , comme dedans un vaisseau , tout ce qu'il veust 5 tellement que les enfans ne sont que simplement escoutans et recevans, qui est une très mauvaise façon , obest pleriimquè Us qui dlscere volunt authoritas eorum qui docent \ Il faut resveil- 1er et eschauffer leur esprit par demandes , les faire opiner les premiers , et leur donner mesme liberté de demander, s'enquérir, et ouvrir le chemin quand ils voudront. Si sans les faire parler on leur parle tout seul, c'est chose presque perdue , l'enfant n'en faict en rien son profTit , pource qu'il pense n'en estre pas d'escot : il n'y preste que l'oreille , encores bien froidement : il ne s'en picque {)as comme quand il est de la partie. Et n'est assez leur faire dire leur advis , car il leur faut tousjours faire soustenir et rendre raison de leur dire , affîn qu'ils ne parlent pas par acquit , mais qu'ils soient soigneux et attentifs à ce qu'ils diront 5 et pour leur donner courage, faut faire compte de ce qu'ils diront, au moins de leur essay. Cette façon d'instruire par demandes, est excellemment observée parSocrates (le premier en cette besongne), comme nous voyons par-tout en Platon, où par une longue enfilure de demandes dextrement faictes , il mené doucement au giste de la vérité -, et par le docteur de vérité , en son évangile. Or ces demandes ne doibvent pas tant estre de choses de science et de mémoire , comme a esté dict , que des choses de jugement. Parquoy à cet exercice tout servira , mesme les petites choses , comme la sottise d'un laquais , la malice d'un page , un propos de table : car l'œuvre de jugement n'est pas de traicter et entendre choses grandes et hautes 5 mais estimer et résoudre justement et /

' L'autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. (Cicéro.n , de JVat. Deor., 1. 1, c. 5.)

pertinemment quoy que ce soit. Il leur faut donc faire des questions sur le jugement des hommes et des actions, et le tout raisonner, affin que par ensemble ils forment leur jugement et leur conscience. L'instructeur de Cyrus en Xenophon pour sa leçon luy propose ce faict ' : un grand garçon ayant un petit saye le donna à un de ses compagnons de plus petite taille, et luy osta son saye, qui estoit plus grand; puis luy demande son advis et jugement sur ce faict : Cyrus respond que cela alloit bien ainsi, et que tous les deux garçons demeuroient ainsi bien accommodés. Son instructeur le reprend et le tansse bien aigrement, de ce qu'il avoit considéré seulement la bienséance, et non la justice, qui doibt aller de beaucoup devant, et qui veut que personne ne soit forcé en ce qui est sien : voylà une belle forme d'instruire. Et advenant de rapporter ce qui est dedans les livres , ce qu'en dict Ciceron , Aristote , ce ne doibt pas estre pour seulement le reciter et rapporter, mais pour le juger; et pour ce il le luy faut tourner à tous usages , et luy faire appliquer à divers subjects. Ce n'est pas assez de reciter, comme une histoire , que Caton s'est tué à Utique pour ne venir ^ aux mains de César, et que Brutus et Cassius sont autheurs de la mort de César, c'est le moindre : mais je veux qu'il leur fasse le procès, et qu'il juge s'ils ont bien faict en cela : s'ils ont bien ou mal mérité du public , s'ils s'y sont portés avec prudence , justice , vaillance en quoy ils ont bien et mal faict. Finalement et généralement il faut requérir en tous ses propos , demandes , responses , la pertinence, l'ordre, la vérité, œuvre du jugement et de la conscience. En ces choses ne luy faut quitter ou dissimuler aucunement , mais le presser et tenir subject.

Secondement il doibt le duyre ^ et façonner à une hon-

' Ployez la Cyropédie de Xénophon, 1. i, c. 3. — Ployez aussi Montaigne , 1. I , c. 24 , d'où Charron a pris ce trait. * Pour ne pas tomber dans les mains de César. ' Le former.

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