‹ De la sagesse; trois livresChapitre 378 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XIV

neste curiosité de sçavoir tout, par laquelle premièrement il aye les yeux partout à considérer tout ce qui se dira , faira et remuera à l'entour de luy , et ne laisser rien passer qu'il ne juge et repasse en son esprit 5 puis , qu'il s'enquiere tout doucement des autres choses , tant du droict que du faict. Qui ne demande rien ne sçait rien , dict-on ; qui ne remue son esprit il s'enrouille et demeure sot-, et de tout il doibt faire son profTit , l'appliquer à soy , en prendre advis et conseil, tant sur le passé pour ressentir les faultes qu'il a faict, que pour l'advenir affîn de se reigler et s'assagir. Il ne faut pas laisser les enfans seuls resver, s'endormir, s'entretenir : car n'ayant la suffisance de se fournir matière belle et digne, ils se paistront de vanité : il les faut embesongner et tenir en haleine , et leur engendrer cette curiosité qui les picque et resveille : laquelle telle que dict est , ne sera ny vaine en soy , ny importune à autruy.

Il doibt aussi luy former et mouler son esprit au modèle et patron gênerai du monde et de la nature, le rendre universel , c'est-à-dire luy représenter en toutes choses la face universelle de nature , que tout le monde soit son livre , que de quelque subject que l'on parle , il jette sa veue et sa pensée sur toute l'estendue du monde , sur tant de façons et d'opinions différentes qui ont esté et sont au monde sur ce subject \ Les plus belles âmes et les plus nobles sont les plus universelles et plus libres : par ce moyen l'esprit se roidist , apprend à ne s'estonner de rien , se forme à la resolution , fermeté , constance. Bref , il n'admire plus rien , qui est le plus haut et dernier poinct de sagesse : car quoy qu'il advienne et que l'on luy dise , il trouve qu'il n'y a rien de nouveau et d'estrange au monde, que la condition humaine est capable de toutes choses, qu'il s'en sont bien passé d'autres , et s'en passent encores ailleurs de plus vertes , plus grandes. C'est en ce sens que Socrates le sage se disoit citoyen du

' Ployez le chap. 2 du liv. 11.

monde. Au ontraire il n'y a chose qui abastardisse et asservisse plus un esprit, que ne luy faire gouster et sentir qu'une certaine opinion , créance et manière de vivre. O la grande sottise et foiblesse de penser que tout le monde marche, croit, dict, faict, vit et meurt commme l'on faict en son pays , comme font ces badauds , lesquels quand ils oyent reciter les mœurs et opinions d'ailleurs fort différentes ou contraires aux leurs , ils trémoussent , ils mescroyent , ou bien tout destroussement ' disent que c'est barbarie , tant ils sont asservis et renfermés dedans leur berceau , gens , comme l'on dict , nourris dans une bouteille , qui n'ont vu que par un trou ! Or cet esprit universel se doibt acquérir de bonne heure par la diligence du maistre instructeur, puis par les voyages et communications avec les estrangers , et par la lecture des livres et histoires de toutes nations.

Finalement il doibt lui apprendre à ne rien recevoir à crédit et par authorité ' : c'est estre beste et se laisser conduire comme un buffle 5 mais d'examiner tout avec la raison, luy proposer tout, et puis qu'il choisisse. S'il ne sçait choisir, qu'il doubte , c'est peut-estre le meilleur, le plus sain et le plus seur, mais luy apprendre aussi à ne rien resouldre tout seul et se deffier de soy.

Après l'ame vient le corps -, il en faut avoir soing tout quant et quant ^ l'esprit, et n'en faire point à deux fois : tous deux font l'homme entier. Or il faut chasser de luy toute mollesse et délicatesse au vestir, coucher, boire, manger, le nourrir grossièrement à la peine et au travail , l'accoustumer au chaud , au froid , au vent , voire au hazard , luy roidir et endurcir les muscles et les nerfs (aussi bien que l'ame) au labeur, et de là à la douleur : car le premier dispose au second, labor callum obducil dolori^; bref le

' Tout ouverlemenl.

' f^oyez encore le chap. 2 du liv. 11,

' En même temps que de l'espril.

^ Le travail endurcit à la douleur. (Cicéron, fuscul. Quœst.. 1.",

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