CHAPITRE XYII
Debvoir des magistrats.
Les gens de bien en la republique aymeroient mieux jouyr en repos du contentement que les bons et excellens esprits se sçavent donner en la considération des biens de nature, et des effets de Dieu , qu'à prendre charges publiques , n'estoit qu'ils craignent d'estre mal gouvernés, et par les meschans , parquoy ils consentent estre magistrats : mais de briguer et poursuyvre les charges publiques , mesmement de judicature , c'est chose vilaine , condamnée par toutes bonnes loix , voire des payens , tesmoing la loy Julia de ambitii, indigne de personne d'honneur, et ne sçauroit-on mieux s'en déclarer incapable. De les achepter est encores plus vilain et puant , et n'y a point de plus sordide et vilaine marchandise que celle-là ; car il faut que celuy qui a achepté en gros revende en détail : dont l'empereur Severe parlant contre telle faulte, dict que l'on ne peut bien justement condamner celuy qui vend ayant achepté.
Tout ainsi que l'on s'habille , l'on se pare et se met-on en sa bienséance avant sortir de la maison et se monstrer en public : aussi avant que prendre charge publique , il faut en son privé apprendre à reigler ses passions et bien establir son ame. On n'amené pas au tournouer ' un cheval neuf, ny s'en sert-on en affaire d'importance , s'il n'a esté dompté et apprins auparavant : aussi devant que se mettre aux affaires et sur la monstre du monde , il faut dompter cette partie de nostre ame farousche , luy faire ronger son frein , luy apprendre les loix et les mesures avec lesquelles elle se doibt manier en toutes occasions. Mais au rebours c'est chose piteuse et bien absurde , disoit Socrates , que bien que personne n'entreprenne d'exercer un mestier et art mecha-
' Au tournoi.
nique que premièrement il ne l'aye apprins , toutesfois aux charges publiques , et à l'art de bien commander et bien obeyr, de gouverner le monde, le mestier le plus difficile de tous , ceux y sont reçus et l'entreprennent, qui n'y sçavent du tout rien.
Les magistrats sont personnes mixtes et mitoyennes entre le souverain et les particuliers , « dont il faut qu'ils sçachent commander et obeyr, qu'ils sçachent obeyr au souverain, ployer sous la puissance des magistrats supérieurs à soy, honorer leurs égaux , commander aux subjects , deffendre les petits , faire teste aux grands , et justice à tous : dont a esté bien dicta propos, que le magistrat descouvre la personne , ayant à jouer en public tant de personnages'. »
Pour le regard de son souverain , le magistrat , selon la diversité des mandemens , doibt diversement se gouverner, ou promptement , ou nullement obeyr, ou surseoir l'obeyssance. 1 . Aux mandemens qui lui attribuent cognoissance, comme sont toutes lettres de justice, et toutes autres où y a cette clause ou équivalente (s'il vous appert) , ou bien qui sans attribution de cognoissance sont de soy justes ou indifférentes, il doibt obeyr, et luy est aisé de s'en acquitter sans scrupule.
2. Aux mandemens qui ne luy attribuent aucune cognoissance , mais seulement l'exécution , comme sont lettres de mandement , s'ils sont contre le droict et la justice civile, et qu'il y aye clause dérogatoire, il doibt simplement obeyr : car le souverain peut déroger au droict ordinaire , et c'est proprement en quoy gist la souveraineté.
3. A ceux qui sont contraires au droict , et ne contiennent la clause dérogatoire, ou bien qui sont contre le bien et l'utilité publique , quelque clause qu'il y aye , ou bien que le magistrat sçait estre faulx et nuls , mal impetrés et par sur-
' Tout ce paragraphe est tiré textuellement de Bodin, de la Répub,, 1. m.