‹ De la sagesse; trois livresChapitre 41 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XL

jamais cognoistre le deftiut d'un sens que l'on n'a jamais eu. (1 y a plusieiu's bestes qui vivent une vie pleine et entière , à qui manque quelqu'un de nos cinq sens , et peust l'animal vivre sans les cinq sens, sauf l'attouchement, qui seul est nécessaire à la vie. Nous vivons très commodément avec cinq , et peut-estre qu'il nous en manque encores un , ou deux , ou trois ; mais ne se peust sçavoir : un sens ne peust descouvrir l'autre ; et s'il en manque un par nature , l'on ne le sçauroit trouver à dire. L'homme né aveugle ne sçauroit jamais concevoir qu'il ne voyt pas , ny désirer de vo^T ou regretter la veue : il dira bien, peut-estre, qu'il voudra voyr -, mais cela vient qu'il a ouy dire ou apprins d autruy qu'il a à dire ' quelque chose : la raison est que les sens sont les premières portes et entrées à la cognoissance. Ainsi l'homme ne pouvant imaginer plus que les cinq qu'il a , ne sçauroit deviner s'il y en a davantage en nature; mais il yen peust avoir. Qui sçait si les difficultés que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature, et les effects des animaux , que nous ne pouvons entendre , viennent du défaut de quelque sens que nous n'avons pas ? Des propriétés occultes que nous appelions en plusieurs choses, il se peust dire qu'il y a des facultés sensitives en nature propres à les juger et appercevoir, mais que nous ne les avons pas, et que l'ignorance de telles choses vient de nostre défaut. Qui sçait si c'est quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l'heure de minuit et du matin , et les esmeut à chanter, qui achemine les bestes à prendre certaines herbes à leur guarison , et tant d'autres choses comme cela? Personne ne sçauroit dire que ouy, ny que non.

Aucuns ' essayent de rendre raison de ce nombre des cinq sens , et prouver la sulTisance d'iceux en les distinguant et comparant diversement. Les choses externes ,

' Qu'il lui manque quelque chose.

" Quelques un a.

objects des sens , sont ou tout près du corps , ou eslongnées ; si ' tout près , mais qui demeurent dehors , c'est l'attouchement ; s'ils entrent , c'est le goust-, s'ils sont plus eslongnés et présens en droicte ligne, c'est la veue -, si obliques et par reflexion , c'est l'ouye. On pourroit mieux dire ainsi , que ces cinq sens estans pour le service de l'homme entier, aucuns sont entièrement pour le corps : sçavoir le goust et l'attouchement, celuy-là pour ce qui entre , cestuy-cy pour ce qui demeure dehors. Autres premièrement et principalement pour l'ame, la veue et l'ouye : la veue pour l'invention , l'ouye pour l'acquisition et communication -, et un au milieu pour les esprits mitoyens , et liens de l'ame et du corps, qui est le fleurer ^ Plus ils respondent aux quatre elemens et leurs qualités : l'attouchement à la terre, l'ouye à l'air, le goust à l'eau et humide , le fleurer au feu 5 la veue est composée et a de l'eau et du feu à cause de la splendeur de l'œil : encores disent-ils qu'il y a autant de sens qu'il y a de chefs et genres de choses sensibles, qui sont couleur, son, odeur, saveur, et le cinquiesme, qui n'a point de nom propre , object de l'attouchement , qui est chaud , froid, aspre, rabotteux, poly, et tant d'autres. Mais l'on se trompe , car le nombre des sens n'a point esté dressé par le nombre des choses sensibles , lesquelles ne sont point cause qu'il y en a autant. Selon cette raison , il y en auroit beaucoup plus : et un mesme sens reçoit plusieurs divers chefs d' objects; et un mesme object est apperceu par divers sens : dont le chatouillement des aisselles et le plaisir de Venus sont distingués des cinq sens , et par aucuns comprins en l'attouchement : mais c'est plustost de ce que l'esprit n'a peu venir à la cognoissance des choses , que par ces cinq sens , et que nature lui en a autant baillé qu'il estoit requis pour son bien et sa fin.

' Si elles sont tout près.

^ Fleurer, pour flairer. La première édition écrit toujours fleurer.

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