‹ De la sagesse; trois livresChapitre 42 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XI

* Leurs comparaisons sont diverses en dignité et noblesse : la veue excelle sur les autres en cinq choses , s'eslend et appercoit plus loin jusques aux estoiles fixes 5 a plus de choses , car à toutes choses par tout y a lumière et couleur, objects de la veue; est plus exquise, exacte et particulière , jusques aux choses plus menues et minces ; est plus prompte et subite, appercevant en un moment jusques au ciel , d'autant que c'est sans mouvement : aux autres sens y a mouvement qui requiert du temps : est plus divine, les marques de divinité sont plusieurs, sa liberté, non pareille aux autres, par laquelle l'œil voyt ou ne voyt, dont il a les paupières promptes à ouvrir et fermer ; sa force à ne travailler et ne se lasser à voyr -, son activité et puissance à plaire ou desplaire, et contenter, ou mescontenter, signifier et insinuer les pensers, volontés, affections, car l'œil parle et frappe , sert de langue et de main ; les autres sont purement passifs : la plus noble est la crainte aux ténèbres, qui est naturelle, et vient de ce que l'on se sent privé et destitué d'un tel guide , dont l'on désire compagnie pour soulagement : or la veue en la lumière est au lieu de compagnie : l'ouye en revanche a bien plusieurs singularités excellentes, elle est bien plus spirituelle et servant au dedans : mais la particulière comparaison de ces deux qui sont les plus nobles, et du parler, sera au chapitre suivant. Au plaisir et desplaisir, combien que tous en soient capables , si est-ce que Tattouchement peust recevoir très grand douleur et presque point de plaisir^le goust, au contraire, grand plaisir et presque point de douleur. En l'organe et instrument, l'attouchement est universel , respandu par tout le corps , pour sentir les coups du chaud et du froid ; les autres sont assignés à certain lieu et membre.

De la foiblesse et incertitude de nos sens viennent ignorance , erreurs , et tout mesconte : car puis que par leur

* royez la f^arian(e ni. à la fin du volume.

entremise vient toute cognoissance, s'ils nous faillent en rapport , il n'y a plus que tenir : mais qui le peust dire et les accuser qu'ils faillent, puis que par eux on commence à apprendre et cognoistre? Aucuns ont dict qu'ils ne faillent jamais , et que quand ils semblent faillir, la faute vient d'ailleurs , et qu'il s'en faut prendre plustost à toute autre chose qu'aux sens : autres ont dict tout au rebours, qu'ils sont tous faux , et qu'ils ne nous peuvent rien apprendre de certain ; mais l'opinion moyenne est la plus vraye.

Or, que les sens soyent faux ou non, pour le moins il est certain qu'ils trompent , voyre forcent ordinairement le discours , la raison : et en eschange sont trompés par elle. Voilà quelle belle science et certitude l'homme peust avoir, quand le dedans et le dehors est plein de fausseté et de foiblesse ; et que ces parties principales , outils essentiels de la science , se trompent l'un l'autre. Que les sens trompent et forcent l'entendement , il se voy t es sens , desquels les uns eschauffent en furie , autres adoucissent , autres chatouillent l'ame. Et pourquoy ceux qui se font saigner, inciser, cautériser, destournent-ils les yeux, sinon qu'ils sçavent bien l'authorité grande que les sens ont sur leurs discours? la veue d'un grand précipice estonne celui qui se sait bien en lieu asseuré, et en fin le sentiment ne vainq-il pas et renverse toutes les belles resolutions de vertu et de patience? Qu'aussi au rebours les sens sont pipés par l'entendement , il appert, par ce que l'ame estant agitée de cholere, d'amour, de haine et autres passions , nos sens voyent et oyent les choses autres qu'elles ne sont ; voyre quelques fois nos sens sont souvent hébétés du tout par les passions de l'ame : et semble que l'ame retire au dedans et amuse les opérations des sens-, l'esprit empesché ailleurs , l'œil n'apperçoit pas ce qui est devant, et ce qu'il voyt ; la veue et la raison jugeant tout diversement de la grandeur du soleil , des astres , de la figure d'un baston en l'eau.

Aux sens de nature les animaux ont part comme nous , et

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