LIVRE III, CHAP. XXXI
amis, c'est une grande familiarité ^ si de nos subjects, sçachans que l'on a puissance de les chastier et faire repentir, il n'est à croire qu'ils y ayent pensé ^ si de viles et petites gens , nostre honneur ou dignité et indignité n'est pas en la main de telles gens : indignus Cœ saris ira \ Agatocles et Antigonus se rioient de ceux qui les injurioient, et ne leur tirent mal les tenant en leur puissance. César a esté excellent pardessus tous en cette part , mais Moyse , David et tous les grands en ont faict ainsi , magnam fortunmn magnus animus decet\ La plus glorieuse victoire est d'estre maistre de soy , ne s'esmouvoir pour autruy. S'en esmouvoir, c'est se confesser atteinct; convicia , si irascare, agnita videntur; spreta exolescunt^. Celuy ne peut estre grand , qui plie sous l'offense d'autruy ; si nous ne vainquons la cholere , elle nous vaincra , injurias et offensiones supernè despicere '^.
Le second chef est de ceux qu'il faut employer, lorsque les occasions de cholere se présentent et qu'il semble qu'elle veut naistre en nous , qui sont l . arrester et tenir son corps en paix et repos , sans mouvement et agitation , laquelle eschauffe le sang et les humeurs , et se- tenir en silence et solitude. 2. Dilation '" à croire et prendre resolution , donner loysir au jugement de considérer. Si nous pouvons une fois discourir, nous arresterons aysement le cours de cette fîevre. Un sage conseilloit à Auguste , estant en cholere , de ne s'esmouvoir que premièrement il n'eust dict et prononcé les lettres de l'alphabet ^. Tout ce que nous disons et
' Indigne de la colère de César.
* Une grande ame convient dans une grande fortune. (Séjsèque, de Clemenliâ, 1. i, c. 6.)
^ S'irriter des injures, c'est presque reconnoître qu'elles sont méritées; les mépriser, c'est en détruire tout l'efifet. (Tacite, Annal., 1. iv, c. 34.)
* Placez-vous si haut que l'injure et l'offense ne puissent vous atteindre. (SÉNÈQUE, de Clemenliâ, 1. i, c. 5. )
' Délai, relard.
* Ployez Plutarque , Dits des rois , princes et capitaines.
faisons en la chaude cholere nous doibt estre suspect 5 pour ce faut-il faire alte : niltibi liceat diim irasceris. Quare? Quia vis omnia licere \ « Nous nous debvons craindre, et doubler de nous-mesmes , car tant que nous sommes esmus , nous ne pouvons rien faire à propos : la raison lors empestrée des passions ne nous sert non plus que les aisles aux oiseaux englués par les pieds. Parquoy il faut recourir à nos amys et meurir nos choleres entre leurs discours ^. » 4. Aussi la diversion à toute chose plaisante, à la musique ^
Le troisiesme chef est aux belles considérations desquelles doibt estre abbreuvé et teinct nostre esprit de longue main. Premièrement des actions et mouvemens de ceux qui sont en cholere , qui nous doibvent faire horreur tant elles sont messeantes : c'est l'expédient que donnent les sages pour nous en destourner, conseillant de se regarder au miroir. Secondement et au contraire de la beauté qui est en la modération , « songeons combien la douceur et la clémence ont de grâce , comme elles sont agréables aux autres et utiles à nous-mesmes : c'est l'aymant qui tire à nous le cueur et la volonté des hommes. Cecy est principalement requis en ceux que la fortune a colloques en haut degré d'honneur, qui doibvent avoir les mouvemens plus remis et tempérés. Car comme les actions sont plus d'importance : aussi leurs faultes sont plus difficiles à reparer *. » Finalement y a l'estime et l'amour que nous debvons porter à la sagesse que nous estudions icy , laquelle se monstre principalement à se retenir et se commander, demeurer constante et invin-
' Ne vous permettez rien quand vous êtes en colère. Pourquoi ? C'est que vous voudriez alors que tout vous fût permis. (Sksèqde , de Ira, 1. ni , . c. 12.)
' Dd Vair, Philosophie morale des Sloïques , p. 900.
^ C'est-à-dire , la diversion que donne toute chose agréable, telle que îa musique, est aussi un bon moyen.
*' Du Vair , Philosophie morale des Sloïques , p. 899.