CHAPITRE XII
Du voyr, ouyr et parler.
Ce sont les trois plus riches et excellens joyaux corporels de tous ceux qui sont en monstre , et y a dispute sur leurs prééminences. Quant à leurs organes, celuy de la veue est, en sa composition et sa forme , admirable , et d'une beauté
vive et esclatante , pour la grande variété et subtilité de tant de petites pièces , d'où l'on dict que l'œil est une des parties du corps qui commencent les premières à se former, et la derniere.qui s'achève. Et pour ceste mesme cause est-il délicat , et , dict-on , subject à six vingts ' maladies. Puis vient celuy du parler-, mais, en recompense, l'ouye a plusieurs grands advantages. Pour le service du corps , la veue est beaucoup plus nécessaire. Dont il ' importe bien plus aux bestes que l'ouye : mais pour l'esprit , l'ouye tient le dessus. La veue sert bien à l'invention des choses, qui par elle ont esté presque toutes descouvertes ; mais elle ne mené rien à perfection : davantage la veue n'est capable que des choses corporelles et d'individus , et encores de leur crouste et superficie seulement ; c'est l'outil des ignorans et des imperites, qui moventur ad id quod adest, quodque prœsens esû,
L'ouye est urï'sens spirituel, c'est l'entremetteur et l'agent de l'entendement , l'outil des sçavans et spirituels, capable non-seulement des secrets et intérieurs des individus, à quoy la veue n'arrive pas , mais encores des espèces , et de toutes choses spirituelles et divines , ausquelles la veue sert plustost de destourbier ^ que d'ayde ; dont il y a eu non-seulement plusieurs aveugles grands et sçavans , mais d'autres encores qui se sont privés de veue à escient , pour mieux philosopher, et nul jamais de sourd. C'est par où l'on entre en la forteresse , et s'en rend-on maistre : l'on ployé l'esprit en bien ou en mal , tesmoin la femme du roi Agamemnon , qui fut contenue au devoir de chasteté au son de la harpe '"j
' Cette croyance populaire tient aux allégories de l'ancienne raythologie.
' n se rapporte à Vœil nommé dans les phrases qui précédent.
' Qui se meuvent vers ce qui est devant eux, vers ce qui est présent. (Cic, de Off., I, 4.)
* D'obstacle, d'empêchement; du latin disturbare.