LIVRE 1, CHAP. XII
et David, qui par mesme moyen chassoit le mauvais esprit, de Saùl , et le remettoit en santé ; et le joueur de fleutes qui amolissoit et roidissoit la voix de ce grand orateur Gracchus. Bref, la science , la vérité et la vertu n'ont point d'autre entremise ni d'entrée en l'ame, que l'ouye : voyre la chrestienté enseigne que la foy et le salut est par l'ouye , et que la veue y nuict plus qu'elle n'y aide ; que la foy est la créance des choses qui ne se voyent , laquelle est acquise par l'ouye : et elle appelle ses apprentifs et novices auditeurs ¥iur*ix,ov^îyovs\ Encores adjousteray-je ce mot, que l'ouye apporte un grand secours aux ténèbres et aux endormis , afFm que par le son ils pourvoyent à leur conservation. Pour toutes ces raisons , les sages recommandent tant l'ouye , la garder vierge et nette de toute corruption, pour le salut du dedans, comme pour la seureté de la ville l'on faict garde aux portes et murs , allln que l'ennemi n'y entre.
La parole est peculierement donnée à l'homme , présent excellent et fort nécessaire. Pour le regard de celuy d'où elle sort, c'est le truchement et l'image de l'ame , animi index et spéculum^, le messager du cueur, la porte par laquelle tout ce qui est dedans sort dehors, et se met en veue : toutes choses sortent des ténèbres et du secret, viennent en lumière , l'esprit se faict voyr ^ dont disoit un ancien à un enfant : Parle , affîn que je te voye , c'est-à-dire , ton dedans : comme les vaisseaux se cognoissent s'ils sont rompus , ouverts ou entiers, pleins ou vuides par le son, et les métaux par la touche , ainsi l'homme par le parler : de toutes les parties du corps qui se voyent et se monstrent au dehors , celle qui est plus voisine du cueur, c'est la langue par sa racine; aussi ce qui suit de plus près la pensée, c'est la parole : de l'abondance du cueur la bouche parle 'K Pour le regard de
' Catéchumènes , qui sont catéchisés; du grec x«T»;t^«, je catéchise, j'enseigne les éléments de la religion.
' L'indicateur et le miroir de l'ame.
^Ex abundantia cordis os loquitur. (Math., xii, 34.)
celuy qui la reçoit , c'est un maistre puissant et un régent impérieux, qui, entré en la forteresse, s'empare du maistre» l'agite, l'anime , l'aigrist , l'appaise , l'irrite , le contriste , le resjouit , lui imprime toute telle passion qu'il veut , manie et paistrit l'an^ de l'escoutant , et la plie à tous sens , le faict rougir, blaismir, pallir, rire , plorer, trembler de peur, trémousser d'estonnement, forcener de cholere, tressaillir de joie, outrer et transir de passion. Pour le regard de tous, la parole est la main de l'esprit , par laquelle , comme le corps par la sienne , il prend et donne , il demande conseil et secours, et le donne. C'est le grand entremetteur et côurretier : par elle le traffîcq se faict, merx à Mercurio ', la paix se traicte , les affaires se manient , les sciences et les biens de l'esprit se débitent et distribuent^ c'est le lien et le ciment de la société humaine (moyennant qu'il soit entendu : car, dict un ancien , l'on est mieux en la compagnie d'un chien cognu , qu'en celle d'un homme duquel le langage est incognu, ut externus aiieno non sit hominis vice'') : bref, l'outil et instrument à toutes choses bonnes et mauvaises. f^ita et mors in manibus linguœ ^ : il n'y a rien meilleur ny pire que la langue : la langue du sage , c'est la porte d'un cabinet royal, laquelle s'ouvrant, voila incontinent mille choses diverses se représentent toutes plus belles l'une que l'autre, des Indes, du Peru ^, de l'Arabie. Ainsi le sage produict et faict marcher en belle ordonnance sentences et aphorismes de la philosophie , similitudes , exemples , histoires, beaux mots triés de toutes les mines et thresors vieux et nouveaux , qui profert de thesauro suo nova et ve-
' Merx, commerce, vient de Mercurius, Mercure. — C'est, au contraire, Mercurius qui vient de merx, cis.
" De manière qu'un étranger n'est pas un homme pour celui qui ne l'entend pas. (Pline, Hist. nat., vu, i.) — Ployez Montaigne, 1. i, c. 9.
' La vie et la mort sont au pouvoir de la langue. (Prov., c. xviii, v. 21.)
* Pérou.