‹ De la sagesse; trois livresChapitre 5 sur 456 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

comme esl loule excellence , et qu'à eux de droit appartient de commander et guider les autres ; que ce sont comme oracles , dont est le proverbe , en croire et s'en remettre aux sages : mais bien définir la chose au vray, et la distinguer par ses parties, tous ne le sçavent , ny n'en sont d'accord , et n'est pas aysé : autrement le commun , autrement les philosophes , autrement les théologiens en parlent : ce sont les trois eslages et classes du monde : ces deux procèdent par ordre, règles et préceptes, la première confusément et fort imparfaitement.

Or nous pouvons dire qu'il y a trois sortes et degrés de sagesse, divine, humaine, mondaine, qui respondent à Dieu, nature pure et entière , nature vitiée et corrompue : de toutes ces trois sortes, et de chacune d'icelles discourent et parlent lohtes ces trois classes du monde que nous avons dit, chacune selon sa portée et ses moyens : mais proprement et formellement le commun , c'est-à-dire , le monde de la mondaine , le philosophe de l'humaine, le théologien de la divine.

La mondaine est plus basse ( qui est diverse selon les trois grands chefs de ce bas monde : opulence, volupté , gloire , ou bien avarice, luxure, ambition : Qaidquid est in mundo, est concupiscentia oculorum , concupiscentia carnis, superbia vitcB"^ : dont est appelée par S. Jacques de trois noms, terrena, animalis, diabolica'^), est reprouvée par la philosophie, et théologie qui la prononce folie devant Dieu , stidtam fecitDeus sapientiam hujus mundi'^ : or n'est il point parlé d'elle en ce livre, que pour la condamner.

La plus haute, qui est la divine, est définie et trailtée par les

' Tout ce qui est dans le monde est concupiscence des yeux , ou concupiscence de la chair, ou orgueil de la vie. (S. Jean, Épîtr., n, 16.) ' Terrestre, animale, diabolique. [Ép. de S. Jacques, m , 16.) ^ Dieu a fait de la sagesse de ce monde une folie. ( S. Paul , i" Épîlre aux Corinthiens, m, 19.) — Ici Charron a altéré le texte. Voici ce qu'on lit dans S. Paul : Sapienlia enim hujus mundi stuUitia est apud Deum; ce qui présente un tout autre sens.

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philosophes et théologiens un peu diversement. Je dédaigne et laisse icy tout ce qu'en peut dire le commun, comme prophane, et trop indigne pour estre ouy en telle chose. Les philosophes la font toute spéculative, disent que c'est la cognoissance des principes, premières causes, et plus hauts ressorts de toutes choses, et en tin de la souveraine qui est Dieu, c'est la métaphysique. Cette-cy réside tout en l'entendement, c'est son souverain bien et sa perfection , c'est la première et plus haute des cinq vertus intellectuelles', qui peut estre sans probité, action, et sans aucune vertu morale. Les théologiens ne la font pas du tout tant spéculative, qu'elle ne soit aussi aucunement pratique : car ils disent que c'est la cognoissance des choses divines, par lesquelles se tire un jugement et reiglement des actions humaines , et la font double ; l'une acquise par eslude, et à peu près celle des philosoplies que je viens de dire : l'autre , infuse et donnée du Dieu, desursùm descendens. C'est le premier des sept dons du Sainct-Esprit , Spiritus Dominl Spiritus sapientiœ, qui ne se trouve qu'aux justes et nets de péché, in malevolam animam non introibitsapientia". De cette sagesse divine n'entendons aussi parler icy, elle est en certain sens et mesure traittée en ma première Vérité, et en mes Discours de la divinité.

Parquoy s'ensuit que c'est de Ihumaine sagesse que nostre livre traitte, et dont il porte le nom, de laquelle il faut icy avoir une briefve et générale peinture , qui soit comme l'argument et le sommaire de tout cet œuvre. Les descriptions communes sont diverses et toutes courtes. Aucuns, et la pluspart pensent que ce n'est qu'une prudence, discrétion et comportement advisé aux affaires et en la conversation. Cecy est digne du commun, qui rapporte presque tout au dehors, à l'action, et ne considère gueres autre chose que ce qui paroît : il est tout aux

■ Voyez S. Thomas, \ Quœat.. 57; ii QuœsL. 2, 19. * La sagesse n'entrera point dans une ame malveillante. {Sagesse, 1.4.)

xîv PRÉFACE.

yeux et aux oreilles, les mouvemens internes le touchent et luy poisent fort peu : ainsi selon leur opinion la sagesse peut estre sans pieté et sans probité essentielle ^ c'est une belle mine, une douce et modeste finesse. D'autres pensent que c'est une singularité farouche et espineuse , une austérité refrongnée d'opinions, mœurs, paroles, actions, et forme de vivre, qui pour ce appellent ceux qui sont feruzet touchés de cette humeur, philosophes, c'est-à-dire en leur jargon, fantasques, bigearres, hétéroclites. Or telle sagesse, selon la doctrine de nostre livre, est plustost une folie et extravagance. Il faut donc apprendre que c'est d'autres gens que du commun : sçavoir est des philosophes et théologiens, qui tous deux l'ont traittée en leurs doctrines morales : ceux-là plus au long , et par exprès comme leur vray gibbier, leur propre et formel sujet , car ils s'occupent à ce qui est de la nature , et au faire : la théologie monte plus haut, s'attend et s'occupe aux vertus infuses , théoriques et divines, c'est-à-dire à la sagesse divine et au croire. Ainsi ceux-là s'y sont plus arrestés et plus estendus , reglans et instruisans non seulement le particulier, mais aussi le commun et le public : enseignans ce qui est bon et utile aux familles, communautés , republiques et empires, La théologie est plus chiche et taciturne en cette part, visant principalement au bien et salut éternel d'un chascun. Davantage, les philosophes la traittent plus doucement et plaisamment , les théologiens plus austerement et sèchement. La philosophie qui est l'aînée, comme la nature est l'aînée de la grâce, et le naturel du surnaturel , semble suader gratieusement et vouloir plaire en profitant , comme la poésie :

.... Simul et jucunda , et idonea dicere vita.... Leclorem delectando pariterque monendo ',

revestue et enrichie de discours, de raisons , inventions , et

■ Dire des choses à la fois agréables et utiles...., plaire au lecteur en lui donnant des avis. (Horacb, Artpoél., 334, 344.)

PRÉFACE. XV

pointes ingénieuses, exemples, similitudes : parée de beaux dires , apophtegmes , mots sententieux , ornée d'éloquence el darlitice. La théologie qui est \enue après , toute refrongnée, semble commander et enjoindre impérieusement et magistralement : et de fait la vertu et probité des théologiens est toute chagrine , austère, subjetle, triste, craintive et populaire : la philosophique, telle que ce livre enseigne, est toute gaye, libre, joyeuse , relevée, et s'il faut dire, enjouée, mais cependant bien forte , noble , généreuse el rare. Certes les philosophes ont esté excellens en cette part , non seulement à la traitter et enseigner, mais encores à la présenter vivement el richement en leurs vies nobles et héroïques. J'entends ici philosophes et sages, non seulement ceux qui ont porté le nom de sages, comme Thaïes, Solon , et les autres qui ont esté d'une volée, el du temps de Cyrus, Cresus, Pisistratus : ny aussi ceux qui sont venus après, el ont enseigné en public, comme Py- Ihagoras, Socrates, Platon , Aristote, Aristippe, Zenon, Antisthenes, tous chefs de part, el tant d'autres leurs disciples, différents et divisés en sectes ; mais aussy tous ces grands honmies qui faisoienl profession singulière et exemplaire de verlu et sagesse , comme Phocion , Arislides , Pericles , Alexandre, que Plutarque appelle philosophe aussy bien que roy, Epaminondas , et tant d'autres Grecs : les Fabrices, Fables, Camilles, Calons, Torquates, Régules, Lelies, Scipions , romains , qui pour la pluspart ont eslé généraux d'armées. Pour ces raisons je suy et employé en mon livre plus volontiers, et ordinairement les advis et dires des philosophes , sans loutesfois obmeltre ou rejeller ceux des théologiens : car aussi en substance sont-ils tous d'accord , et fort rarement différents, et la théologie ne dédaigne point d employer et faire valoir les beaux dires de la philosophie. Si j'eusse entreprins d'instruire pour le cloislreet la vie consiliaire, c'est-à-dire professions des conseils evangeliques, il m'eust fallu suivre, adamussim , les advis des théologiens ^ mais nostre livre instruit à la vie civile.

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