XVI PRÉFACE
et forme un homme pour le monde , c'est-à-dire à la sagesse
humaine et non divine.
Nous disons donc naturellement et universellement, avec les philosophes et les théologiens, que cette sagesse humaine est une droitture, belle et noble composition de l'homme entier, en son dedans, son dehors, ses pensées, paroles , actions, et tous ses mouvemens ; c'est l'excellence et perfection de l'homme comme homme, c'est-à-dire selon que porte et requiert la loy première fondamentale et naturelle de l'homme , ainsi que nous disons un ouvrage bien fait et excellent , quand il est bien complet de toutes ses pièces, et que toutes les règles de l'art y ont esté gardées : celuy est homme sage qui sait bien et excellemment faire l'homme : c'est-à-dire, pour en donner une plus particuUere peinture, qui, se cognoissant bien et l'humaine condition, se garde et préserve de tous vices, erreurs, passions, et défauts tant internes , siens et propres, qu'externes, communs et populaires ; maintenant son esprit net, libre, franc, universel , considérant et jugeant de toutes choses, sans s'obliger ny jurer à aucune ,-visant tousjours et se réglant en toutes choses selon nature , c'est-à-dire la raison , première et universelle loi et lumière inspirée de Dieu 5 qui esclaire en nous, à laquelle il ployé et accommode la sienne propre et particulière, vivant au dehors et avec tous, selon les loix , coutumes et cérémonies du pays où il est , sans offense de personne , se portant si prudemment et discrètement en tous affaires , allant tousjours droit , ferme, joyeux et content en soymesme, attendant paisiblement tout ce qui peut advenir, et la mort en fin. Tous ces traits et parties, qui sont plusieurs , se peuvent pour faciUté raccourcir et rapporter à quatre chefs principaux : cognoissance de soy, liberté d'esprit nette et généreuse, suyvre nature ( cettuy-cy a très grande estendue , et presque seul sulBroit), vray contentement : lesquels ne se peuvent trouver ailleurs qu'au sage. Celuy qui faut en l'un de ces points, n'est point sage. Qui se mescognoil , qui tient son es-
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prit on quelque espèce de servitude, ou de passions, ou d'opinions populaires, le rend partial , s'oblige à quelque opinion particulière, et se prive de la liberté et jurisdiction de voir, juger, examiner toutes clioses : qui heurte et va contre nature , soubs quelque prétexte que ce soit , suivant plustost l'opinion ou la passion , que la raison , qui bransle au manche, troublé, inquiété , mal content , craignant la mort , n'est point sage. Voicy en peu de mots la peinture de sagesse et de folie humaine , et le sommaire de ce que je prétends traitler en cet œuvre, spetialement au second livre, qui par exprès contient les règles, traits et offices de sagesse, qui est plus mien que les deux autres , et que j'ai pensé une fois produire seul. Cette peinture verbale de sagesse est oculairement représentée sur la porte et au frontispice de ce livre ' , par une femme toute nue en un vuide ne se tenant à rien , en son pur et simple naturel, se regardant en un miroir, sa face joyeuse , riante et masle, droite, les pieds joints sur un cube, et s'embrassant, ayant soubs ses pieds enchaînées quatre autres femmes comme esclaves , sçavoir passion au visage altéré et hydeux ; opinion aux yeux esgarés, volage, estourdie, soutenue par des testes populaires ; superstition toute transsie , et les mains jointes ; vertu ou preud'hommieet science pedantesque au visage enflé, les sourcils relevés, lisant en un livre, où est escript, ouy, non. Tout cecy n'a besoin d'autre explication que de ce que dessus, mais elle sera bien au long au second livre.
Pour acquérir et parvenir à cette sagesse, il y a deux moyens : le premier est en la conformation originelle, et trempe première c'est-à-dire au tempérament de la semence des parons , puis au laict nourricier, et première éducation , d'où l'on est dit bien nay ou mal nay, c'est-à-dire bien ou mal formé et disposé à la sagesse. L'on ne croit pas combien ce commencement est puissant et important , car si on le savoit , l'on y apporteroit
' Dans l'édition de 1604, dans celles des Elzévirs et dans quelqties autres , on voit , au frontispice , la figure que Charron décrit ici.