LIVRE I, CHAP. XV
cultes qui luy traversent la voye , tant de nouvelles questes l'esgarent et l'enyvrent.
Sa fin à laqueUe il vise est double : l'une, plus commune et naturelle , est la vérité où tend sa queste et sa pouj-suite. 11 n'est désir plus naturel que le désir de cognoistre la vérité. Nous essayons tous les moyens que nous pensons y pouvoir servir : mais enfin tous nos efforts sont courts , car la vérité n'est pas un acquest , ny chose qui se laisse prendre et manier, et encores moins posséder à l'esprit humain. EUe loge dedans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraicte : l'homme ne scait et n'entend rien à droict , au pur et au vray comme il faut , tournoyant tousjours , et tastonnant à l'entour des apparences qui se trouvent par tout, aussi bien au fauls qu'au vray. Nous sommes nais à quester ' la vérité : la posséder appartient à une plus haute et grande puissance. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera de plus beUes courses. Quand il adviendroit que quelque vérité se rencontrast entre ses mains , ce seroit par hazard , il ne la sçauroit tenir, posséder, ny distinguer du mensonge. Les erreurs se reçoivent en nostre ame par mesme voye et conduicte que la vérité ^ l'esprit n'a pas de quoy les distinguer et choisir : autant peust faire le sot que le sage ; celuy qui dict vray, comme celuy qui dict fauls : les moyens qu'il employé pour la descouvrir, sont raison et expérience , tous deux très foibles, incertains, divers, ondoyans. Le plus grand argument de la vérité , c'est le gênerai consentement du monde. Or, le nombre des fols surpasse de beaucoup celuy des sages : et puis comment est -on parvenu à ce consentement, que par contagion et applaudissement donné sans jugement et cognoissance de cause, mais à la suite de quelques-uns qui ont commencé la danse?
L'autre fin moins naturelle, mais plus ambitieuse, est
' JVés pour chercher la vérité.
l'invention , à laquelle il tend comme au plus haut poinct d'honneur, pour se monstrer et faire valoir; c'est ce qui est plus estimé et semble estre une image de divinité. De ceste suflîsance d'inventer sont produicts les ouvrages qui ont ravy tout le monde en admiration -, et s'ils ont esté avec utilité publique , ils ont déifié leurs autheurs. Ceux qui ont esté en subtilité seule sans utilité , ont esté en la peincture , statuaire , architecture , perspective , comme la vigne de Zeuxis , la Venus d' Apelles , la statue de Memnon , le cheval d'airain , la colombe de bois d' Archytas , la vache de Myron, la mousche et l'aigle de Montroyal ', la sphaere de Sapor, roi de Perse , celle d'Archimedes et ses autres engins, et tant d'autres. Or, l'art et l'invention semblent non seulement imiter nature, mais la passer, et ce non seulement en particulier et individu (car il ne se trouve point de corps d'homme ou beste en nature si universellement bien faict , comme il se peut représenter par les ouvriers) ; mais encores plusieurs choses se font par art, qui ne se font point par nature : j'entends outre les compositions et mixtions, qui est le vray gibbier et le propre subject de l'art , tesmoin les extractions et distillations des eaux et des huiles faictes de simples , ce que nature ne faict point. Mais en tout cela il n'y a pas lieu de si grande admiration que l'on pense ; et , à proprement et loyalement parler, il n'y a point d'invention que celle que Dieu révèle : car celles que nous estimons et appelons telles, ne sont qu'observations des choses naturelles , argumentations et conclusions tirées d'icelles , comme la peincture et l'optique des ombres , les horloges solaires des ombres des arbres , l'imprimerie des marques et sceaux des pierres précieuses. De tout cela il est aisé à voyr combien l'esprit humain est téméraire et dangereux , mesmement s'il est vif et vi-
' Ce nom de Montroyal scroit-il la traduction de celui du célèbre astronome Regiomonlanus*