‹ De la sagesse; trois livresChapitre 57 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XV

goureux; car estant si remuant, si libre et universel, et faisant ses remueniens si desreiglenienl , usant si hardiment de sa liberté partout, sans s'asservir à rien, il vient à secouer aisément les opinions communes et toutes reigles par lesquelles l'on le veust brider et contraindre, comme une injuste tyrannie : entreprendra d'examiner tout, et juger la pluspart des choses plausiblement receues du monde, ridicules et absurdes, trouvant par tout de l'apparence, passera par dessus tout; et ce faisant, il est à craindre qu'il s'esgare et se perde : et de faict, nous voyons que ceux qui ont quelque vivacité extraordinaire, et quelque rare excellence, comme ceux qui sont au plus haut estagc de la moyenne classe cy-dessus dicte , sont le plus souvent desreiglés en opinions et en mœurs. Il y en a bien peu à qui Ton se puisse fier de leur conduicte propre , et qui puissent sans témérité voguer en liberté de leurs jugemens au-delà les opinions communes. C'est nmacle de trouver un grand et vif esprit bien reiglé et modéré; c'est un très dangereux glaive qui ne le sçait bien conduire , et d'où viennent tous les desordres , révoltes , hérésies et troubles au monde , que de là ' ? ma^ni errores non nisi ex magnis ingeniis . nihil sapientiœ odiosias acumine nimio''. Sans doute celuy a meilleur temps, plus longue vie, est plus heureux et beaucoup plus propre au régime de la republique, dict Thucydide, qui a l'esprit médiocre, voyre au-dessoubs de médiocrité, que qui l'a tant eslevé et transcendant, qui ne sert qu'à se donner du tourment et aux autres. Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés ; des santés vigoureuses les mortelles maladies : aussi des rares et vives agitations de nos âmes les plus excellentes manies et plus détraquées, La sagesse et la folie sont fort voisines. Il n'y a qu'un-demy tour de l'une à l'autre :

C'esl-à-dire , ii ce n'est de là.

Les i^randes erreurs ne provieunenl que des grands génies : il n'y a rirn de plus odieux pour la sagesse que trop d'esprit et de subtilité.

cela se voyt aux actions des hommes insensés. La philosophie nous apprend que la melancholie est propre à tous les deux. De quoy se faict la subtile folie , que de la plus subtile sagesse? C'est pourquoy, dict Aristote, il n'y a point de grand esprit sans quelque meslange de folie ; et Platon, qu'en vain un esprit rassis et sain frappe aux portes de la poésie. C'est en ce sens que les sages et plus braves poètes ont approuvé de folier ' et sortir des gonds quelquesfois. Jnsanire jucundum est ,• dulce desipere in loco : non potest grande et sublime quidquam nisi mota mens , et quandià apud se est '.

C'est pourquoy on a eu bonne raison de luy donner des barrières estroites : on le bride et le garotte de religions , loix , coustumes , sciences , préceptes , menaces , promesses mortelles et immortelles -, encore voyt-on que par sa desbauche il franchist tout , il eschappe à tout , tant il est de nature revesche , fier, opiniastre , dont le faut mener par artifice : l'on ne l'aura pas de force , naturâ contumax est animus humanus, in contrarium atque arduum nitens, scquiturque fociliàs quàm dacitur, ut generosi et nobiles equi meliàs facili freno reguntur \ Il est bien plus seur de le mettre en tutelle , et le coucher, que le laisser aller à sa poste ^ : car s'il n'est bien nay, bien fort et bien reiglé , comme ceux de la plus haute classe qu'avons dict cy-dessus -, ou bien foible , mol et mousse , comme ceux de la plus basse marche , certes il se perdra en la liberté de ses jugemens : parquoy il a besoing d'estre retenu , plus be-

' Faire des folks.

' ti Àl agréable de faire le fou, il est doux de le faire à propos : un esprit agité , et tiors de soi , peut seul produire quelque chose de grand et de sublime. — Une partie de cotte citation est prise dans Horace, Od. iv, 12.

' L'esprit humain est, de sa nature, opiniâtre; il tend avec efTort à tout ce (pii lui résiste ou lui oppose des dillicultés; il suit plus facilement qu'il n'est conduit, semblable à ces coursiers nobles et généreux, qu' n'obéissent qu'à un frein doux et facile. (Sénèque. )

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