‹ De la sagesse; trois livresChapitre 58 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XV

soing de plomb que d'aisles , de bride que d'esperon : à quoy principalement ont regardé les grands législateurs et fondateurs d'estats : les peuples fort médiocrement spirituels vivent en plus de repos que les ingénieux. Il y a eu plus de troubles et séditions en dix ans en la seule ville de Florence, qu'en cinq cens ans aux pais des Suysses et Grisons : et en particulier les hommes d'une commune suffisance sont plus gens de bien , meilleurs citoyens , sont plus souples , et font plus volontiers joug aux loix , aux supérieurs , à la raison , que ces tant vifs et clair-voyans , qui ne peuvent demourer en leur peau : raffinement des esprits n'est pas l'assagissement.

L'esprit a ses maladies , ses défauts et ses tares % aussi bien que le corps , et beaucoup plus , et plus dangereux et plus incurables ^ mais pour les cognoistre , il les faut distinguer : les uns sont accidentaux et qui lui arrivent d'ailleurs. Nous en pouvons remarquer trois causes : la disposition du corps , car les maladies corporelles qui altèrent le tempérament, altèrent aussi tout manifestement l'esprit et le jugement : ou bien la substance du cerveau et des organes de l'ame raisonnable est mal composée , soit dès la première conformation , comme en ceux qui ont la teste mal faicte , toute ronde ou pointue ou trop petite , ou par accident de heurt ou blessure.

La seconde est la contagion universelle des opinions populaires et erronées , receues au monde , de laquelle l'esprit prévenu et atteinct , ou , qui , pis est , abbreuvé et coiffé de quelques opinions fantasques , va tousjours et juge selon cela, sans regarder plus avant ou reculer en arrière : or tous les esprits n'ont pas assez de force et vigueur pour se garantir et sauver d'un tel déluge.

La troisiesme , beaucoup plus voisine , est la maladie et corruption de la volonté , et la force des passions , c'est un

' Ses derhels. sex faiblesses.

monde renversé : la volonté est née pour suyvre l'entendement comme son guide , son flambeau : mais estant corrompue et saisie par la force des passions , elle force aussi et corrompt l'entendement ] et c'est d'où vient la pluspart des fauls jugemens -, l'envie , la malice , la hayne , l'amour, la crainte , nous font regarder, juger et prendre les choses toutes autres et tout autrement qu'il ne faut , dont l'on crie tant (juger sans passion) -, de là vient que l'on obscurcist les belles et généreuses actions d'autruy par des viles interprétations ] l'on controuve des causes , occasions et intentions mauvaises ou vaines , c'est un grand vice et preuve d'une nature maligne , et jugement bien malade : il n'y a pas grande subtilité ni suffisance en cela , mais de malice beaucoup. Cela vient d'envie qu'ils portent à la gloire d'autruy, ou qu'ils jugent des autres selon eux , ou bien qu'ils ont le goust altéré et la veue si troublée qu'ils ne peuvent concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naïfve. De ceste mesme cause et source vient que nous faisons valoir les vertus et les vices d'autruy, et les estendons plus qu'il ne faut , des particularités en tirons des conséquences et conclusions générales : s'il est amy, tout lui sied bien , ses vices mesmes seront vertus^ s'il est ennemy ou particulier, ou de party contraire, il n'y a rien de bon. Tellement que nous faisons honte à nostre jugement , pour assouvir nos passions. Mais cecy va bien encore plus loing , car la pluspart des impietés , hérésies , erreurs en la créance et religion , si nous y regardons bien , est née de la mauvaise et corrompue volonté , d'une passion violente et volupté , qui puis attire à soy l'entendement mesme , sedit populus manducare et bibere, etc.... Qiiod vult, non quod est, crédit qui cupit errare ■ : tellement que ce qui se faisoit au commencement avec quelque scrupule et doubte , a esté puis tenu et main-

■ Le peuple s'assit pour manger et pour boire, etc. (Voyez Exode, xxxu, 6.) — Celui qui veut errer rrnil ce qu'il souhaite, et non ce qui est. (AuGusï., de Civil. Dei, i.)

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