PREFACE. ' XIX
et mal employé que le premier: tous ne se soucient gueres de cette sagesse , tant ils sont attentifs h la mondaine. Toilà les deux moyens de parvenir et obtenir la sagesse, le naturel , et l'acquis. Qui a esté heureux au premier, c'est-à-dire, qui a esté favorablement esirené de nature, et est d'un tempérament bon et doux, lequel produit une grande bonté et douceur de mœurs, a grand marché du second; sans grande peine, il se trouve tout porté à la sagesse. Qui autrement , doit avec grand et laborieux estude et exercice du second rabiller et suppléer ce qui luy défaut, comme Socrates , un des plus sages, disoit de soy, que par l'estude de la philosophie il avoit corrigé et redressé son mauvais naturel.
Au contraire il y a deux empeschemens formels de sagesse, et deux contremoyens ou acheminemens puissans à la folie , naturel , et acquis. Le premier, naturel , vient de la trempe et tempérament originel, qui rend le cerveau ou trop mol, et humide, et ses parties grossières et matérielles , dont l'esprit demeure sot , foible , peu capable , plat , ravallé , obscur, tel qu'est la pluspart du commun : ou bien trop chaud , ardent et sec, qui rend l'esprit fol, audacieux, vicieux. Ce sont les deux extrémités , sottise et folie , l'eau et le feu , le plomb et le mercure, mal propres à la sagesse, qui requiert un esprit fort, vigoureux, et généreux, et neantmoins doux, soupple, et modeste : toutesfois ce second semble plus aysé à corriger par discipline que le premier. Le second, acquis, vient de nulle ou bien de mauvaise culture, et instruction, laquelle entre autres choses consiste en un heurt et prévention jurée de certaines opinions , desquelles l'esprit s'abbreuve , et prend une forte teinture : et ainsi se rend inhabile et incapable de voir et trouver mieux , de s'eslever et enrichir : l'on dit d'eux qu'ils sont feruz ' et touchés , qu'ils ont un heurt '^ et un coup à la teste : auquel heurt siencoresla science est jointe, pource
■ Frappés, atteints de folie, timbrés.
' On diroit aujourd'hui : qu'ils ont martel en tête.
XX PREFACE
qu'elle enfle , apporte de la présomption et témérité , et preste armes pour soustenir et défendre les opinions anticipées ; elle achevé du tout de former la folie, et la rendre incurable : foifalesse naturelle, et prévention acquise sont desja deux grands empeschemens ; mais la science , si du tout elle ne les guarit , ce que rarement elle fait , elle les fortifie et rend invincibles : ce qui n'est pas au deshonneur ny descry de la science, comme l'on pourroit penser, m.ais plustost à son honneur,
La science est un très bon et utile baston , mais qui ne se laisse pas manier à toutes mains : et qui ne le sçait bien manier, en reçoit plus de dommage que de profit , elle enteste et aCfolit (dit bien un grand habile homme) les esprits foibles et malades, polit et parfait les forts et bons naturels : l'esprit foible ne sait pas posséder la science , s'en escrimer, et s'en servir comme il faut ^ au rebours elle le possède et le régente, dont il ployé et demeure esclave sous elle , comme J'estomach foible chargé de viandes qu'il ne peut cuire ny digérer : le bras foible qui n'ayant le pouvoir ny l'adresse de bien manier son baston trop fort et pesant pour luy, se lasse et s'estourdit tout : l'esprit fort et sage le manie en maistre , en jouyt , s'en sert, s'en prévaut à son bien et advantage , forme son jugement , rectifie sa volonté , en accommode et fortifie sa lumière naturelle, et s'en rend plus habile : où l'autre n'en devient que plus sot, inepte, et avec cela présomptueux. Ainsi la faute ou reproche n'est point à la science , non plus qu'au vin, ou autre très bonne et forte drogue , que l'on ne pourroit accommoder à son besoin; non est culpa ojiîii, sed culpa hibentis ' . Or à tels esprits foibles de nature , préoccupez , enflez , et empeschez de l'acquis , comme ennemis formels de sagesse , je fay la guerre par exprès en mon livre 5 et c'est souvent sous ce mot de pédant ^^ n'en trouvant point
' La faute n'est pas au vin, mais au buveur.
'' Pédant, pédagogue . ne signiûoient autrefois que précepteur d'enfant.
PRÉFACE. \xi
d'autre plus propre , et qui est usurpé en ce sens par plusieurs bons aulheurs. En son origine grecque, il se prend en bonne part ; mais es autres langues postérieures, à cause de Tabus et mauvaise façon de se prendre et porter aux lettres et sciences, vile , sordide questueuse % querelleuse , opiniastrc, oslenlative , et présomptueuse , praticquée par plusieurs , il a esté usurpé comme en dérision et injure : et est du nombre de ces mots qui avec laps de temps ont changé de signification , comme tyran , sophiste , et autres. Le sieur du Bellay, après tous vices notés , conclud , comme par le plus grand : mais je hay par sur tout un sa\.'oir pedantesque , et cncores
Tu penses que je n'ay rien de quoy me vanger, Sinon que lu n'es faict que pour boire et manger. Mais j'ay bien quelque chosu- encore plus mordante. C'est, pour le faire court, que lu es un pédante ^.
Peut-estre quaucuns s'offenseront de ce mot , pensant qu'il les regarde , cl que par iceluy j'ay voulu taxer et attaquer les professeurs de lettres et instructeurs; mais ils se contenteront, s'il leur plaist, de cette franche et ouverte déclaration, que je fais icy, de ne designer par ce mot aucun estât de robbe longue, ou profession littéraire, tant s'en faut, que je fais par tout si grand cas des philosophes, et m'attaquerois moymesme, puis que j'en suis et en fais profession, mais une certaine qualité et degré d'esprits que j'ay dépeints cy-dessus, sçavoir, qui sont de capacité et sulTisance naturelle fort commune et médiocre , et puis mal cultivés, prévenus, et aheurtés à certaines opinions , lesquels se trouvent soubs toute robbe , en toute fortune et condition vestue en long et en court : vulgum tàm chlamydatos, quant coronam a^oco ^. Que l'on me fournisse un autre mot qui signifie ces tels esprits , je le
' Mercenaire ; du latin quœstuosa, avide de gain. ' Un pédant.
' J'appelle vulgaire aussi bien ceux qui portent une couronne que ceux qui uc sont vêtus que d'une cblamyde. (Sé^èqle, de P^iUi bealâ, ii.)
xxii PRÉFACE.
quitteray ' très volontiers. Après cette mienne déclaration, qui s'en plaindra, s'accusera, et se monstrera trop chagrin. On peut bien opposer au sage d'autres que pédant , mais c'est en sens particulier, comme le commun , le prophane et populaire , et le fais souvent : mais c'est comme le bas au haut , le foible au fort, le plat au relevé, le commun au rare, le valet au maislre , le prophane au sacré : comme aussi le fol , et de fait au son des mots c'est son vray opposite 5 mais c'est comme le déréglé au réglé , le glorieux opiniastre au modeste, le partisan à l'universel , le prévenu et atteint au libre , franc , et net, le malade au sain ; mais le pédant, au sens que nous le prenons , comprend tout cela , et encores plus , car il désigne celuy , lequel non seulement est dissemblable et contraire au sage , comme les precedens, mais qui roguement et fièrement luy résiste en face , et comme armé de toutes pièces s'élève contre luy et l'attaque , parlant par resolution et magistralement: Et pource qu'aucunement il le redoute, à cause qu'il se sent descouverl par luy , et veu jusques au fond et au vif, et son jeu troublé par luy, il le poursuit d'une certaine et intestine hayne, entreprend de le censurer, descrier, condamner, s'estimant et portant pour le vray sage , combien qu'il soit le fol non pareil.
Après le dessein et l'argument de cet œuvre, venons à l'ordre et à la méthode. Il y a trois livres : le premier est tout en la cognoissance de soy, et de l'humaine condition preparative à la sagesse , ce qui est traitté bien amplement par cinq grandes capitales considérations , dont chascune en a plusieurs soubs soy. Le second contient les traits , olïices et règles générales et principales de sagesse. Le tiers contient les règles et instructions particulières de sagesse , et ce par l'ordre et le discours des quatre vertus principales et morales, prudence, justice, force, tempérance : soubs lesquelles est comprise
■ Je le laisserai pour prendre cet aulre mot.
PRÉFACE. xxm
toute linstruclion de la vie humaine , et toutes les parties du devoir et de Thonneste. Au reste je Iraitte et agis icy non scolasliquement ou pedantesquement , ny avec estendue de discours , et appareil deloquence , ou aucun artifice. La sagesse {quœ si ociilis ipsis cerneretur, mirabiles excitaret amores suî ' ) n'a que faire de toutes ces façons pour sa recommandation , elle est trop noble et glorieuse : mais brusquement , ouvertement , ingenuement : ce qui ( peut-estre ) ne plaira pas à tous. Les propositions et vérités y sont espesses , mais sou- .vent toutes sèches et crues , comme aphorismes , ouvertures et semences de discours.
Aucuns trouvent ce livre trop hardy et trop libre à heurter les opinions communes, et s'en offensent. Je leur responds ces quatre ou cinq mots. Premièrement que la sagesse, qui n'est commune ny populaire, a proprement celle liberté et authorité , jure suo singulari , de juger de tout (c'est le privilège du sage et spirituel , spiritualis omnia dijudicat , et à nemine judicatur'^), et en jugeant , de censurer et condamner (comme la plus part erronées) les opinions communes et populaires. Qui le fera doncq? Or ce faisant ne peut qu'elle n'encoure la male-grace et l'envie du monde.
D'ailleurs je me plains d'eux et leur reproche cette foiblesse populaire , et délicatesse féminine , comme indigne et trop tendre pour entendre chose qui vaille , et du tout incapable de sagesse : les plus fortes et hardies propositions sont les plus séantes à l'esprit fort et relevé, et n'y a rien d'estrange à celuy qui sçait que c'est que du monde : c'est foiblesse de seslonner d'aucune chose , il faut roidir son courage , affermir son ame, l'endurcir et acerer à jouyr, sçavoir, entendre,
' Laquelle , si l'on pouvoit la contempler des yeux du corps, excitcroit en nous de merveilleux transports d'amour. (Cicéron, de Offic, 1. i, c. 5.) — Cette pensée est de Platon, comme le dit Cicéron lui-même.
' L'homme spirituel juge de tout, et n'est jugé par personne. (S. Pall, V-* ÉpUre anx Corinthiens , c. n, v. 15.)