CHAPITRE XXXIV
Crainte.
La crainte est l'appréhension du mal advenir , laquelle nous tient perpétuellement en cervelle , et devance les maux dont la fortune nous menace. Nous ne parlons ici de la crainte de Dieu, tant recommandée enl'Escriture, ni mesme de toute celle qui vient d'amour , et est un doux respect envers la chose aymée , louable aux subjects , et tous inférieurs envers leurs supérieurs ; mais de la vicieuse qui trouble et afflige , qui est l'engeance de pesché , besongne de la honte, toutes deux d'une ventrée , sorties du maudit et clandestin mariage de l'esprit humain avec la persuasion diabolique : timui eà quôd nudus essem , et abscondi me \
C'est une passion faulse et malicieuse , et ne peust rien sur nous qu'en nous trompant et séduisant : elle se sert de l'advenir où nous ne voyons goutte, et nous jette là dedans comme dedans un lieu obscur : ainsi que les larrons font la nuict, afin d'entreprendre sans estre recognus, et donner quelque grand effroy avec peu de subject^ et là elle nous tourmente avec des masques de maux , comme l'on faict des fées aux petits enfans : maux qui n'ont qu'une simple apparence , et n'ont rien en soy pour nous nuire , et ne sont maux que pource que nous les pensons tels. C'est la seule appréhension que nous en avons qui nous rend mal ce qui ne l'est pas , et tire de nostre bien mesme du mal pour nous en affliger. Combien en voyons-nous tous les jours , qui , de crainte de devenir misérables , le sont devenus tout à faict, et ont tourné leurs vaines peurs en misères certaines ! combien qui ont perdu leurs amis pour s'en de-
' J'ai craint parceque j'élois nu, et je rac suis caché. {Gen., m, 10.)