LIVRE 1, CHAP. XXXIV
fier ! combien de malades de peur de l'estrc I Tel a tellement appréhendé que sa femme lui faulsoit la foy , qu'il en est seiche de langueur ; tel a tellement appréhendé la pouvreté, qu'il en est tombé malade : bref il yen a qui meurent de la peur qu'ils ont de mourir : et ainsi peust-on dire de tout ce que nous craignons, ou de la pluspart : la crainte ne sert qu'à nous faire trouver ce que nous fuyons. Certes la crainte est de tous maux le plus grand et le plus faschcux ; car les autres maux ne sont maux que tant qu'ils sont , et la peine n'en dure que tant que dure la cause . mais la crainte est de ce qui est, et de ce qui n'est point, et de ce qui par adventure ne sera jamais , voyre quelques fois de ce qui ne peust du tout estre. Voilà donc une passion ingénieusement malicieuse et tyrannique , qui tire d'un mal imaginaire des vrayes et bien poignantes douleurs , et puis fort ambitieuse de courir au devant des maux et les devancer par pensée et opinion.
La crainte non seulement nous remplit de maux , et souvent à faulses enseignes , mais encore elle gaste tout le bien que nous avons, et tout le plaisir de la vie, ennemie de nostre repos : il n'y peust avoir plaisir de jouyr du bien que l'on craint de perdre ; la vie ne peust estre plaisante si l'on craint de mourir. Le bien, disoit un ancien, ne i)eust apporter plaisir , sinon celuy à la perte duquel l'on est préparé.
C'est aussi une estrange passion , indiscrète et inconsidérée -, elle vient aussi souvent de faute de jugement que de faute de cueur : elle vient des dangers , et souvent elle nous jette dedans les dangers -, car elle engendre une faim inconsidérée d'en sortir , et ainsi nous estonne , trouble et empesche de tenir l'ordre qu'il faut pour en sortir -, elle apporte un trouble violent , par lequel l'ame effrayée se retire en soy-mesme , et se débat pour ne voyr le moyen d'esviter le danger qui se présente. Outre le grand descouragcment qu'elle apporte, elle nous saisit d'un tel estonnement, que nous en perdons le jugement, et ne se trouve plus de dis-
cours en nous , nous faict fuyr sans qu'aucun nous poursuive , voyre souvent nos amis et le secours : adeô pavor etiam auxilia formidat \ Il y en a qui en sont devenus insensés : voyre mesme les sens n'ont plus leur usage; nous avons les yeux ouverts et n'en voyons pas , on parle à nous et nous n'escoutons pas , nous voulons fuyr et ne pouvons marcher.
La médiocre nous donne des aisles aux talons ; la plus grande nous cloue les pieds et les entrave. Ainsi la peur renverse et corrompt l'homme entier et l'esprit , pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectoral''; etle corps,
Obstupui, steteruntque comœ et vox faucibus bœsil '.
Quelques fois tout à coup pour son service elle se jette au desespoir , nous remet à la vaillance , comme la légion romaine soubs le consul Sempronius contre Annibal. Audacem fccerat ipse tiinor ■^. Il y a bien des peurs et frayeurs sans aucune cause apparente, et comme d'une impulsion céleste, qu'ils appellent terreurs paniques : terrores de cœlo , arescentibus hominibus prœ timoré^, telle qu'advint une fois en la ville de Carthage : des peuples et des armées entières en sont quelques fois frappées.
Advis et remèdes particuliers contre ce mal sont liv. m , chap. XXVIII.
' Tant la peur redoute même les secours. ( Quint. -Curt., m, 11.)
^ La peur chasse de mon esprit toute sagesse.
' Je me tus, mes cheveux se dressèrent sur ma tête, et ma voix expira dans ma bouche. (Virgile, Enéide, ii, 774.)
* La crainte même l'avoit rendu audacieux.
' Des terreurs venues du ciel, aux hommes qui sèchent de frayeur. (Luc, c. xsi, v. 26.)