‹ De la sagesse; trois livresChapitre 96 sur 456 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Nous avons considéré l'homme tout entier et simplement en soy, maintenant considerons-le par comparaison avec les autres animaux , qui est un très beau moyen de le cognoistre. Cette comparaison est de grand'estendue , a force pièces , de grande science et importance , très utile , si elle est bien ffiicte : mais qui la fera? l'homme? il est partie et suspect , et de faict il n'y procède pas de bonne foy. Cela se monstre bien en ce qu'il ne tient point de mesure et de médiocrité. Tantost il se met beaucoup au dessus de tout , et s'en dict maistre , desdaigne le reste : il leur taille les morceaux , et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon luy semble. Tantost comme par despit il se met beaucoup au dessoubs , il gronde , se plainct, injurie nature comme cruelle marastre , se faict le rebut et le plus misérable du monde. Or tous les deux sont également contre raison , vérité et modestie. Mais comment voulez-vous qu'il chemine droictement et également avec les autres animaux , veu qu'il ne le faict pas avec l'homme son compagnon , ny avec Dieu , comme se monstrera ' ? Elle ^ est aussi fort difficile à faire , car comment peust l'homme cognoistre les bransles internes et secrets des animaux, ce qui se remue au dedans d'eux? Or estudions à la faire sans passion.

' Charron, dans ce chapitre, a fait plusieurs emprunts à Montaigne. yoyez 1. II, c. 12, au commencement.

' Comme on le verra plus loin.

' Cette comparaison de l homme avec les animaux.

Premièrement la police du monde n'est point si fort inégale , si difforme et desreiglée , et n'y a point si grande disproportion entre ses pièces , que celles qui s'approchent et se touchent , ne se ressemblent peu plus , peu moins. Ainsi y a-t-il un grand voisinage et cousinage entre l'homme et les autres animaux. Ils ont plusieurs choses pareilles et communes ; et ont aussi des différences , mais non pas si fort eslongnées ni dispareillées , qu'elles ne se tiennent : l'homme n'est du tout au dessus , ny du tout au dessoubs : tout ce qui est soubs le ciel , dict la sagesse de Dieu , court mesme fortune.

Parlons premièrement des choses qui leur sont communes, et à peu près pareilles, qui sont engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre , mourir. Idem interitus hominls et jumentorum : et œqua utriusque conditio \ Etce sera contre ceux qui se plaignent , disans que l'homme est le seul animal disgracié de la nature , abandonné , nud sur la terre nue , saris couverts , sans armes , lié , garotté , sans instruction de ce qui luy est propre ; là où tous les autres sont revestus de coquilles , gousses , escosses , poils , laine , bourre , plumes , escailles -, armés de grosses dents , cornes, griffes pour assaillir et deffendre \, instruicts à nager , courir, voler, chanter, chercher sa pasture ; et l'homme ne sçait cheminer, parler, manger, ny rien que pleurer sans apprentissage et peine. Toutes ces plainctes, qui regardent la composition première et condition naturelle, sont injustes et fausses : nostre peau est aussi suffisamment pourveuë contre les injures du temps , que la leur , tesmoins plusieurs nations (comme a esté dict) qui n'ont encore sceu que c'est que vestement : et nous tenons aussi descouvertes les parties qu'il nous plaist , voyre les plus tendres et sensibles , la face , la main , l'estomach , les dames mesmes délicates , la poitrine. Les liaisons et emmaillottemens ne sont point ne-

■ Les hommes meurent comme les hétes, et leur sort est égal. (jEccL, m, 19.

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