‹ De la sagesse; trois livresChapitre 97 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XXXV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXXV

cessaires , tesmoins les Lacedenioniens et maintenant les Suisses , Allemans , qui habitent les pays froids, les Basques et les Vagabonds qui se disent Egyptiens. Le pleurer est aussi commun aux bestes : la pluspart des animaux se plainct, gemist quelque temps après leur naissance. Quant aux armes , nous en avons de naturelles , et plus de mouvemens des membres , et en tirons plus de service naturellement et sans leçon. Si quelques bestes nous surpassent en cet endroict , nous en surpassons plusieurs autres. L'usage du manger est aussi en eux et en nous tout naturel et sans instruction. Qui double qu'un enfant arrivé à la force de se nourrir, ne sceut quester sa nourriture? Et la terre en produict et luy en offre assez pour sa nécessité, sans autre culture et artifice , tesmoins tant de nations ; qui , sans labourage, industrie, et soin aucun, vivent planlureusement'. Quant au parler, l'on peustbien dire que s'il n'est point naturel , il n'est point nécessaire 5 mais il est commun à l'homme avec tous animaux. Qu'est-ce autre chose que parler , cette faculté que nous leur voyons de se plaindre , se resjouïr , s'entr'appeller au secours , se convier à l'amour? Et comme nous parlons par gestes et par mouvement des yeux , de la teste, des mains , des espaules (en quoy se font sçavans les muets), aussi font les bestes, comme nous voyons en celles qui n'ont pas de voix , lesquelles toutesfois s'entrefont des olïices mutuels ; et comme à certaine mesure les bestes nous entendent , aussi nous les entendons. Elles nous flattent, nous menacent, nous requièrent, et nous elles, rsous parlons à elles . et elles à nous -, et si nous ne nous entr'entendons parfaitement, à qui tient-il? à elles ou à nous? c'est à deviner. Elles nous peuvent bien estimer bestes par cette raison , comme nous elles ^ mais encore nous reprochent-elles que nous ne nous entr'entendons pas nous-mesmes. Nous n'entendons pas les Basques, les Bre-

■ Ahnndammenl.

tons , et elles s'entr'entendent bien toutes , non seulement de mesme espèce ^ mais , qui plus est , de diverse : en certain abbayer du chien, le cheval cognoist qu'il y a de la cholere 5 et en autre voix il cognoist qu'il n'y en a point. Au reste elles entrent en intelligence avec nous. En la guerre, aux combats, les elephans, les chiens , les chevaux, s'entendent avec nous , font leurs mouvemens accordans à poursuy vre , arrester , donner , reculer ; ont paye , solde et part au butin , comme il s'est practiqué en la nouvelle conqueste des Indes '. Voilà des choses communes à tous et à peu près pareilles.

Venons aux différences et advantages des uns sur les autres. L'homme est singulier et excellent en aucunes choses par dessus les animaux -, et en d'autres , les bestes ont le dessus , affîn que toutes choses soyent ainsi entrelassées et enchaisnées en cette générale police du monde et de nature. Les advantages certains de l'homme sont les grandes facultés de l'ame, la subtilité, vivacité et suffisance d'esprit à inventer, juger, choisir : la parole pour demander et offrir ayde et secours ^ la main pour exécuter ce que l'esprit aura de soy inventé, et apprins d'autruy. La forme aussi du corps , grande diversité de mouvemens des membres, dont il tire plus de service de son corps.

Les advantages des bestes , certains et hors de dispute , sont ou généraux ou particuliers. Les généraux sont santé et vigueur du corps , beaucoup plus entière , forte et constante en elles , parmi lesquelles ne se trouve point tant de borgnes , sourds , boiteux , muetz , maladifs , défectueux et mal nais , comme parmi les hommes. Le serein ne leur nuict point , ne sont subjectes aux defluxions ^ -, d'où sont causées presque toutes maladies : l'homme couvert de toict et de pavillon à peine s'en peust-il garder. Modération d'ap-

' Allusion aux chiens que les Espagnols dressoicnt à la chasse des malheureux Américains.

^ Fluxions, rhumes.

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