PRONOSTIC
Quand la Scapulalgie est convenablement traitée dès le début, quand le sujet est jeune , quand surtout il n’y a pas encore de sérieuses complications , il y a lieu d’espérer la guérison par fausse ankylosé ; même il est des cas favorables où le chirurgien, par des soins bien dirigés, prévient les adhérences et la rétraction des tissus fibreux. Au reste l’ankylose de l’épaule est moins grave que celle du coude, parce que les mouvements articulaires qui ont été détruits sont compensés par la mobilité du scapulum.
Mais, lorsque les surfaces articulaires sont érodées, les tissus fibreux ramollis, la synoviale perforée, les muscles décollés par les abcès, il est d’observation presque constante, plus constante encore pour les tumeurs blanches de l’épaule que pour les autres articulations, que la maladie, surtout si le sujet est avancé en âge, le conduira fatalement au marasme et à la mort. En ce menaçant état de choses, il n’existe qu’une ressource , la Résection des os malades.
Quant aux luxations spontanées , elles ne peuvent se faire sans qu’il y ait de graves désordres dans les tissus articulaires; à ce titre, elles constituent encore une fâcheuse complication.
ÉTIOLOGIE.
La Scapulalgie est l’une des tumeurs blanches les plus rares : elle est surtout bien moins commune que la coxalgie et que la tumeur blanche du genou. C’est là un fait constant, mais qu’il s’agirait d’expliquer. Suivant Bonnet (1), les inflammations chroniques d’une synoviale sont d’autant plus rares, que la séreuse reçoit moins de vais-
(t ) Ouvr. cité, p. 571.
seaux et recouvre une moindre étendue de périoste. Rien n’est plus vrai pour les deux grandes articulations orbiculaires mises en parallèle ; mais combien d’autres hypothèses ne pourrait-on pas encore invoquer pour expliquer la fréquence plus grande des tumeurs blanches du membre inférieur, comparativement au membre thoracique? Plutôt que d’entrer plus avant dans la voie des théories, nous préférons donner ici le tableau de 140 faits recueillis par M. Crocq (1), dans le but de déterminer la proportion relative des principales tumeurs blanches :
Monmies.
Femmes.
Enfaats.
Total.
Tumeurs blanches de la hanche...
— du rachis
— du genou
— du pied
— du poignet
— du coude
— des phalanges .
— de l’épaule. . . .
Le nombre des Scapulalgies est à peu près le même des deux côtés du corps et chez les deux sexes ; quant à l’âge des sujets, c’est depuis l’enfance jusqu’à 30 ou 40 ans que l’on rencontre le plus souvent cette affection. Voici cependant deux faits qui font exception :
Nous l’avons trouvée congénitale chez un nouveau-né dont nous avons fait l’autopsie.
Nous l’avons observée, quinze jours après la naissance, chez une fille qui fut apportée dans le service de M. Nélaton (mars 1860); déjà un abcès volumineux faisait saillie à la face postérieure de l’aisselle.
Il est bien entendu que les causes occasionnelles et les diathèses doivent être comptées parmi les causes prédisposantes de l’affection
(1) Ouvr. cité.
qui nous occupe; mais, comme nous ne trouvons rien dans l’exposé de cette étiologie banale qui Fût plus spécial à la Scapulalgie qu’aux autres tumeurs blanches, nous renvoyons le lecteur aux traités généraux.
Le traitement est général ou local:
Le traitement général combat la maladie constitutionnelle qui a produit et -entretient le mal. 11 consiste, comme pour les autres tumeurs blanches, dans l’emploi des antiphlogistiques, des altérants, des toniques , dont l’histoire est consignée dans les traités de thérapeutique, et qu’il convient d’administrer avec discernement dès le début de la maladie.
Le traitement local comprend la série des moyens ordinaires : à la première période, emploi des émollients, vésicants, cautérisation, compression, les frictions, les douches, les pommades résolutives, l’immobilité absolue ; puis le chirurgien devra ouvrir les abcès, extraire les séquestres, redresser le membre en fausse position, réduire les luxations spontanées, réséquer de bonne heure les extrémités articulaires altérées par l’ostéite, la carie ou la nécrose, et enfin, suivant les cas, favoriser ou combattre l’ankylose.
Tel est en résumé, et dans ce qu’il offre de commun avec le traitement des tumeurs blanches en général, le traitement médical et chirurgical de la Scapulalgie. Notre tâche serait achevée si cette maladie ne présentait, à diverses dates, des indications spéciales d’une haute importance, et qui nécessitent l’emploi de moyens particuliers dont nous allons discuter la valeur.
Pendant la période d’acuité.
A l’épaule, comme ailleurs, l’immobilité est essentielle; mais elle est là, plus qu’ailleurs, difficile à obtenir. Les appareils destinés à l’assurer doivent remplir trois conditions :
1° Calmer la douleur, phénomène grave dans les arlhralgies, et dont il faut surveiller la marche avec le plus grand soin ;
2® Exercer une compression sufHsante ;
3" Maintenir le membre dans une bonne position. Or la position d’élection est précisément celle que les malades recherchent instinctivement : le bras pendant le long du corps, le coude tourné en dehors et en avant, l’avant-bras demi-fléchi et le poignet dans l’extension.
Dans l’espoir de satisfaire à la fois à ces trois conditions, on a proposé les appareils à fracture du col de l’humérus, l’éloupade de Moscati, le bandage de Scultet, le bandage roulé simple ou amidonné. Mais aucun n’atteint le but, et tous causent une compression insupportable. M. Malgaigne (1) conseille l’écharpe, qui soutient le coude et l’avanl-bras, et le bandage de corps, qui, embrassant le bras et le tronc, laisse l’épaule à découvert et la main libre.
Bonnet objecte (2) que cet appareil n’immobilise point la jointure et se relâche rapidement. Il se sert de deux gouttières : l’une se moule sur la moitié de la poitrine du côté malade; l’autre, faisant au creux de l’aisselle un angle aigu avec la première, entoure le bras. Ces demi-cuirasses, convenablement matelassées , sont munies de cein-
(1) Caron, Journal de cliir.j p. 235; août 1844. - (2) Oiivr. cité, p. 571,
lures et courroies qui les assujellissent avec solidité. Mais, outre qu’il est fort coûteux , cet appareil n’immobilise pas complètement le coude, ce qui est essentiel quand la douleur est vive,
M. INélaton préfère l’appareil amovo-inamovible de Burgraëve, qui satisfait encore à une nouvelle indication, je veux parler de la compression. Le membre est entouré d’ouate depuis la main jusqu’à l’omoplate, et pour que la compression soit uniforme, des pelotes d’ouate sont placées au niveau des creux naturels. Cela fait, on moule des attelles en carton mouillé sur toute la longueur du membre jusqu’au scapulum, et on les courbe au niveau des articulations, de manière à les accommoder naturellement à la forme des parties. Une bande roulée, que l’on peut amidonner, est jetée autour de l’avant-bras, du bras, et même du tronc. Grâce à cet appareil , auquel M. Crocq donne également la préférence, les douleurs sont bientôt calmées; le malade peut marcher et ne tarde pas à recouvrer ses forces.
Il est bien entendu que , si les douleurs et le gonflement sont faibles, peu menaçants, l’écharpe et le bandage de corps suffiront; mais, si au contraire les désordres sont considérables, l’immobilité doit être parfaite , et c’est alors au bandage de Burgraè've, tel que l’applique M. Nélaton, qu’il est indispensable d’avoir recours.
Après la période d'acuité.
Quand s’achève la période des accidents aigus, suivant les terminaisons probables et les accidents déjà produits, se présentent deuK indica’tions :
A. Combattre les roideurs ou l’ankylose;
B. Réduire les luxations spontanées.
A. S’il s’agit de combattre les roideurs et de prévenir l’ankylose, l’indication consiste à provoquer des mouvements d’abord gradués, limités, puis essayés dans tous les sens. Le chirurgien, appuyant une main sur l’épaule pour la tenir immobile, agira sur le bras et lui imprimera peu à peu des mouvements très-étendus de rotation et de circumduction. Des tractions mesurées, bientôt forcées, seront exer-
cées sur le bras, de façon à écarter les surfaces articulaires, sans égard pour les douleurs qui se manifesteront, douleurs provoquées et bien différentes de celles qui sont dues à la maladie elle- même. Des craquements se feront entendre; mais, non plus que la contracture musculaire, ils ne seront une contre-indication à ce mode de traitement dont le sujet fera lui-même l’apprentissage, et qu’il devra, à l’imitation des tentatives du chirurgien, répéter plusieurs fois le jour et prolonger avec persévérance.
Bonnet (1) tient tant à l’exécution parfaite de ces mouvements et craint tellement de se laisser illusionner par la mobilisation de l’omoplate , qu’il a cherché à remplacer les aides nécessaires et la main du chirurgien par des appareils mécaniques. II en décrit de trois sortes :
1“ Appareil simple. C’est une cuirasse, un brassard, une corde qui, s’enroulant sur une poulie, permet au malade d’imprimer au bras les mouvements indiqués (v. pl. ci-contre).
2° Appareil composé. A l’appareil simple, on a ajouté une double tige fixée au bras et mobile sur un cadran dont le centre répond à l’articulation de l’épaule.
(t) Ouvr. cité, p. 574,
3° Appareil de rotation. Un brassard enveloppe le coude; une tige de fer adaptée à un support commande les mouvements de va-etvient. Celte tige se trouvant dans l’axe du bras, il est possible d’imprimer à ce dernier des mouvements de rotation.
L’essentiel est que ces appareils fixent l’épaule et que pour cela ils emboîtent exactement le scapulum et la clavicule; car c’est à peine si, malgré une soigneuse construction, la cuirasse et le corset empêchent l’omoplate de s’écarter du tronc.
B. S’il existe une luxation spontanée, il est urgent de tenter la réduction. Et encore trop heureux est le chirurgien si cette manœuvre suffit à l’indication ; car pour l’ordinaire, quand se produit la luxation spontanée, les désordres sont tels qu’il n’existe plus qu’une ressource valable, la Résection.