SECRÉTAIRES PERPÉTUELS
Après avoir passé en revue les onze sections de l’Académie et avoir parlé des deux sections de géologie et de paléontologie qui devraient être ajoutées, nous nous trouvons devant les secrétaires perpétuels, institution qui ne date pas de la République, mais du Consulat. La perpétuité dans les fonctions d’une réunion de savants, doit donner la domination ou tout au moins une grande influence aux personnes qui en sont revêtues. Et afin d’ajouter encore plus de poids et de prestige à cette création, que Pon ne peut certes appeler ni libérale, ni démocratique, mais bien bureaucratique et administrative, il est dit, dans le décret du 3 pluviôse an XI, que « l’Académie des sciences nommera, sous l'approbation du Premier Consul, deux secrétaires perpétuels, l’un pour les sciences mathématiques, "l’autre pour les sciences physiques. Les secrétaires perpétuels seront membres de la classe, mais ne feront partie d’aucune section. » L’Académie nomme bien annuellement parmi ses membres un président, qui commence par être vice-président pour une année ; et Pon s’arrange de manière à ce qu’à peu près tous les membres passent par cette dignité. Mais le président et le vice-président n’ont que des fonctions purement d’étalage et honorifiques; ils ne sont pas les véri-
tables chefs de l’Académie, ils sont seulement les aides ou vice-secrétaires des secrétaires perpétuels. En Angleterre, il y a une institution qui a quelque analogie avec ce mécanisme du bureau de T Académie des sciences, c’est l’institution des bumpers , que les grands personnages politiques, industriels, de la banque, ou de l’armée et de la marine emploient dans les banquets publics. Afin d’être bien entendus de toute l’assemblée, ceux qui ont à faire des discours les écrivent, puis placent à table, à côté d’eux, une personne caractérisée par son maintien irréprochable, une figure imposante et surtout un magnifique organe d’élocution. Lorsque le moment de parler arrive, le grand personnage se lève, salue toute la salle, porte sa coupe de champagne aux lèvres et s’écrie : Ladies and Gentlemen! ou : Mylords and Ladies! puis il passe son discours à son voisin à maintien grave et imposant, qui se lève et débite, au lieu et place de l’auteur, tous les mots, toutes les phrases, en accentuant avec un tact*parfait les idées, les vues et les principes du noble orateur. Ce monsieur à bel organe d’élocution se nomme un bumper. Eh bien! le président de l’Académie des sciences n’est guère autre chose que le bumper du secrétaire perpétuel. C’est du moins l’efïet que cela m’a fait, une fois que, peu de jours après avoir assisté à un grand banquet en Angleterre, je vins m’asseoir sur les bancs accordés au public, à l’Académie, et que j’entendis le secrétaire perpétuel, M. de Beaumont, parlant si bas qu’on ne distinguait pas un seul mot, tandis que le président, vieillard encore trèsvert et très-droit, M. Chevreul, faisait éclater sa voix de temps à autre, pour indiquer où en était la séance et ce que le secrétaire disait ou lisait.
L’idée qui a présidé à cette modification du premier rè-
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glement de l’an IV est entièrement une idée de domination et d’administration, ce qui en .France, depuis le commencement de ce siècle, sont deux expressions synonymes. Il aurait été profondément désagréable au Premier Consul d’avoir à l’Académie des sciences des secrétaires qui lui auraient été hostiles, et, par l’élection renouvelée annuellement, un pareil cas se serait certainement présenté. En exigeant de plus que ces élections de secrétaires perpétuels reçussent son approbation, c’était du même coup dominer l’Académie et la mettre sous la coupe des secrétaires et par suite de l’administration. Si le premier Empire avait duré, on aurait eu là toujours le moyen de tenir l’Académie dans les bornes les plus respectueuses vis-à-vis du pouvoir ; mais avec notre système perpétuel de changement de gouvernement, il est arrivé que les secrétaires perpétuels sont devenus, dans certains cas, plus perpétuels que le mode de gouvernement sous lequel ils avaient été élus, et qu’ils sont devenus de véritables embarras pour les hommes politiques de certaines époques de notre histoire. Ainsi, qui ne se rappelle les traits que le secrétaire perpétuel, Arago, se plaisait annuellement, aux séances solennelles, à décocher contre le gouvernement de Louis-Philippe; c’étaient de véritables pliilippiques. Y avait-il quelque bonne question d’opposition à l’ordre du jour ? vite, Arago faisait un éloge d’un académicien décédé, dans lequel il tonnait contre les fortifications de Paris ; « Plus de bastilles, » disait-il. Les bourgeois satisfaits étaient rudement malmenés ; il fallait voir l’orateur entonner la trompette du chauvinisme; les victoires et conquêtes défilaient devant l’Académie à propos de Monge et de Carnot. Arogo a vécu assez, pour faire usage lui-même de ces bastilles, et donner l’ordre de les armer de canons
qu'il fit venir exprès de Bourges; il a pu voir l’héritier du Premier Consul mettre la main à tout, et s'écrier : « l’Empire c’est la paix. » Grand secrétaire perpétuel, qu’avez-vous fait? Votre dictature à l’Académie, pas plus qu’à l’Observa toire, n’a été heureuse ; vous éliminiez de l’Académie des hommes comme Dumont d’Urville, à cause de ses relations avec les Tuileries, et c’est vous qui avez placé sur un piédestal et choisi votre successeur, le trop célèbre Le Verrier. L’expérience du secrétariat d’Arago ne fut pas perdue pour le pouvoir ; aussitôt qu’il fut mort, on manœuvra pour empêcher la nomination d’un secrétaire , hostile au gouvernement. Était-ce difficile? Toute l’Académie en corps boudait le coup d’État du 2 décembre ; mais après avoir bien applaudi aux éloges des savants du temps du premier Empire ; après avoir acclamé la République en 1848, après avoir vu son secrétaire perpétuel de prédilection occuper à la fois deux ministères et une place au Gouvernement provisoire , l’Académie, dis-je, sans vouloir recommencer à se donner ni un roi, ni un tribun, tenait surtout à ne pas froisser le pouvoir, et à lui montrer que son opposition, après tout, était plutôt platonique que réelle. On chercha de tous côtés, dans la classe des sciences mathématiques , et on ne put y trouver nn secrétaire perpétuel ; le membre de cette classe qui eût parfaitement fait l’affaire était à l 'index du pouvoir : il s’était compromis dans l’échauffourée du Conservatoire des Arts-et- Métiers, avec les Montagnards et les Conventionnels de 1849 ; et en 1851 , il avait refusé le serment; Pouillet ne pouvait donc être choisi. De guerre lasse, on abandonna la classe des sciences mathématiques pour aller chercher un secrétaire dans la classe des sciences physiques, et l’on choisit provisoirement d’abord, et ensuite définitivement un ma-
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thématicien géologue, M. Élie de Beaumont. L’Académie et le pouvoir ont dû depuis se féliciter de leur choix. Le réseau pentagonal n’a pu beaucoup les émouvoir ; après l’orage, ils ont enfin trouvé le repos.
Dans toutes les académies, sociétés savantes et en général dans toutes les assemblées, le président est la personne la plus considérable, et le secrétaire ou les secrétaires sont des subordonnés, agissant sous la direction du président, et faisant les fonctions de scribes ou enregistreurs de ce qui se passe. Par une exception unique en France, et peut-être au monde, l’Académie des sciences a renversé toutes ces notions universellement reçues; et son président n’est qu’un homme de paille , tandis que ses secrétaires dirigent tout, sont omnipotents; ils sont les véritables maîtres du logis.
L’institution des secrétaires perpétuels est un des plus grands embarras de l’Académie. C’est par elle que la politique a pénétré dans un sanctuaire d’où elle devrait être à jamais bannie. C’est par elle que l’immobilité , c’est-à-dire l’antithèse des sciences et des découvertes, a jeté son manteau de plomb sur les représentants officiels du progrès. Suivant qu’un secrétaire perpétuel est chimiste, astronome, physiologiste ou géologue , on voit les Comptes rendus encombrés des communications les plus insignifiantes et les plus oiseuses sur la chimie, l’anatomie, la physiologie ou la géologie ; et, dans ces sciences mêmes, il y a un triage , suivant que les vues exposées plaisent ou déplaisent au secrétaire qui est maître absolu dans ses choix et dans ses préférences. Si le secrétaire est compromis dans la science par des théories surannées, par des idées étroites, un caractère difficile, violent, irascible, ou rancuneux, il a les plus magnifiques occasions de donner carrière à tous ses faibles, il en use quoi qu’on en
puisse dire, et largement même. Il est temps et grandement temps de s’arrêter sur cette pente; si l’Académie tient à sa propre dignité, les secrétaires perpétuels disparaîtront de son sein pour être remplacés par des secrétaires élus tout les trois ou quatre &ns, faisant partie des sections, et y rentrant comme simples membres à l’expiration de leurs mandats. Il n’y a pas de doute qu’une certaine latitude dans la réélection et la continuation de la même personne, dans la même fonction, si c’est une capacité, ne soit utile à la science ; mais il faut laisser la liberté du choix et, bien plus, conserver précieusement l’occasion de pouvoir exprimer par le vote l’approbation ou la désapprobation de la conduite administrative et scientifique de personnes destinées à contrôler et à manier îes intérêts de toute une Académie. Pour des fonctions actives, on ne se lie pas les mains ainsi, d’une manière si absolue, que la mort seule paisse amener une nouvelle élection. G’est ainsi qu’on élevait au trône en Pologne, et c’est ainsi que la Pologne a eessé d’être. Je serais presque tenté d’en dire autant de la France, qui suit la même voie, sans s’arrêter devant le péril de l’élection perpétuelle ou à vie, plus à craindre que l’hérédité. L’élection pour les fonctions ne peut être que temporaire, et plus le temps est court, mieux cela vaut. Enfin, au lieu de deux secrétaires, il devrait y en avoir trois, correspondant aux trois grandes divisions des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Ils seraient élus pour trois années, afin de donner de la suite aux affaires scientifiques de l’Académie, et ils pourraient être réélus une seconde fois, mais jamais une troisième. On éviterait ainsi la domination des secrétaires sur l’Académie ; la besogne serait faite avec plus d’indépendance et d’impartialité; les diverses branches de
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la science seraient plus souvent représentées par les secrétaires; enfin le gouvernement lui-même n’aurait plus les mêmes facilités pour influencer l’Académie dans ses choix de secrétaires , et la politique aurait moins de chances de pénétrer dans un sanctuaire, d’où son nom devrait être toujours soigneusement écarté.