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SCIENCES NATURELLES

Minéralogie, trois membres.

Géologie, six membres.

Paléontologie, six membres.

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Botanique, six membres.

Économie rurale, douze membres.

Zoologie, huit membres.

Physiologie et chirurgie, huit membres.

Trois secrétaires, élus pour trois ans, et rééligibles une seule fois, faisant partie des sections, et appartenant l’un au groupe des sciences mathématiques, l’autre aux sciences physiques et chimiques, et le troisième aux sciences naturelles.

Académiciens libres, dix membres.

Associés étrangers, douze membres.

Académiciens honoraires (section composée des académiciens ordinaires et libres ayant atteint l’âge de soixante ans)*

correspondants (habitant tous les pays hors de la partie continentale de l’empire français).

Géométrie, six membres.

Mécanique, vingt-quatre membres.

Astronomie, seize membres.

Géographie. et navigation, vingt membres.

Physique, douze membres.

Chimie, vingt-quatre membres.

Minéralogie, six membres.

Géologie, vingt-quatre membres.

Paléontologie, douze membres.

Botanique, dix-huit membres.

Économie rurale, quarante membres.

Physiologie et chimie, vingt membres.

Membres libres, vingt membres.

>Ce qui ferait cent et un membres ordinaires au lieu de' soixante-huit qu’il y a aujourd’hui; bien faible augmentation, si Ton considère les progrès immenses et les développements souvent inattendus des sciences depuis 1803. Mais

cette augmentation serait en réalité bien plus considérable, par suite de la création des membres honoraires, pour tous les membres ayant atteint l’âge de soixante ans. Cette mesure ferait passer actuellement la bonne moitié des académiciens ordinaires dans cette section de réserve, et laisserait vacantes des places pour les savants jeunes, arrivant avec de nouvelles idées et une activité qui ne se consumerait plus à venir frapper, pendant dix et quinze ans, aux portes de l’Académie.

Le nombre des correspondants serait de deux cent quarante-deux au lieu de cent. Celte augmentation considérable est amplement justifiée par la statistique des savants des diverses parties du monde. Qui est -ce qui, en 1803, aurait pu prévoir que l’Australie à peine découverte alors, aurait aujourd’hui des académies, des observatoires , des musées , des relevés géologiques, des universités ? Qui aurait pu dire, alors , que notre pauvre Canada abandonné fournirait, en 1868, des savants éminents? que le Chili aurait des hommes comme Domevko , Pissis et Philippi ? que les États-Unis rivaliseraient non-seulement avec l’Angleterre, mais avec toute l’Europe? qu’il y aurait des académies à Hong-Kong ? à Calcutta? à San-Francisco ? à Saint- Louis? que la science aurait même un temple parmi les Karnacks, dans le royaume d’Honoloulou ?

Mais dira-t-on, à force de prodiguer le titre de membre de l’Académie, vous le rendez moins précieux, et j’entends même des académiciens dire qu’il n’y a pas actuellement en France assez desavants pour remplir dignement les fauteuils actuels. « On écréme, écréme toujours, et ce n’est qu’avec la plus grande peine que le recrutement a lieu, » ajoutent-ils! A ces objections je répondrai que les esprits éminents ne

L’ACADÉMIE DES SCIENCES manquent nullement en France ; et que l’écrémage est fait d’une manière bien peu intelligente, puisqu’il laisse passer sans les retenir des hommes comme Alcide d’Orbigny, Gerhard t, Laurent, Gratiolet, Boure, Ebelmann, Laprevôtais, Verdet, Voltz, Defrance, Biberon, Jacquard, Richard Lenoir, Marcoux, Dumont d’Urville, Victor Jacquemont, Souleyet, Dujardin, Boucher de Perthes , de Grateloup. J’ajouterai qu’un grand nombre de savants français des plus distingués ne font pas partie actuellement de l’Académie, tandis qu’au contraire un nombre assez grand de médiocrités y siègent au détriment des capacités1. 11 est vrai qu’on répond qu’il n’y avait pas de places vacantes, que la mort est venue* surprendre les savants dont je viens de citer les noms, avant qu’on ait eu le temps de les faire entrer; comme si le mérite et la mort attendaient ! D’ailleurs beaucoup de ces savants ont vécu bien assez, pour avoir laissé tout le temps a l’Académie de se les associer; et eussent-ils vécu un siècle, tant que les traditions actuelles existeront à l’Académie, ils n’y seraient pas entrés, tandis que les hommes médiocres n’attendent pas longtemps à la porte; à force de frapper souvent et de faire du bruit, ils finissent toujours par arriver. Chaque année, il en entre au moins un, les fauteuils en sont encombrés dans toutes les sections, et cela, non-seulement avec l’assentiment, mais bien avec la coin-

1. M. Bertrand nous dit, dans son livre sur Y Académie des sciences: Rome de Lisle est • peut-être le seul savant français réellement considérable au xviii* siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie. » Dans le xixe siècle ce n’est plus par unité, irais par douzaines que l’on compte les savants français d’un rang vraiment supérieur dans la science et qui n’appartiennent pas à l’Académie. A cinq ou six excep ions près, il y a plus de savants considérables hors de l’Académie que dedans.

plicité des académiciens. Voilà comme s’opère ce fameux écrémage.

RECRUTEMENT DE l’aCADÉMIE

C’est le moment de parler du système de recrutement employé, de ses imperfections et de l’influence qu’il exerce sur la composition du personnel académique. Il n’y a rien dans les règlements qui oblige les savants français à se présenter comme candidats à l’Académie. Puisque l’Académie a été instituée pour enregistrer les découvertes, protéger et encourager la science , être l’aréopage des savants , c’est à elle à être toujours sur le qui-vive , à être toujours bien au courant des hommes et des choses, et à choisir les travailleurs les. plus capables , et surtout ceux dont les recherches et les études ont fait avancer plus spécialement chaque partie des sciences exactes et d’observation.. Au lieu de se recruter ainsi, l’Académie ne s’occupe que des savants qui viennent frapper à sa porte, se mettent sur les rangs et lui demandent leur admission. Pour expliquer cette mesure," on dit que l’Académie ne peut pas s’exposer à essuyer un refus, et que ce serait un affront pour elle de nommer membre un savant qui refuserait d’accepter cet honneur. D’abord, ce cas s’est-il jamais présenté à l’Académie des sciences ? Et se fût-il présenté, serait-ce une raison suffisante pour justifier le système actuel? Evidemment non. Gomme l’Académie est censée être, et est en droit, l’expression la plus élevée de la science en France , si un savant croit devoir ne pas accepter son élection, c’est lui qui ne remplit pas son devoir et ses obligations envers la science ; tandis que l’Académie, en le nommant, aura, elle, véritablement rempli sa mission, son

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mandat national. S’il y a des reproches à adresser, ce ne sera certes pas l’Académie qui les aura mérités.

L’Académie, d’ailleurs, sent fort bien que le recrutement sans sollicitations est le véritable, puisqu’elle n’oblige pas les savants étrangers à demander leur admission comme membres correspondants, ou comme associés étrangers. Il est vrai que si cette demande est faite indirectement à des membres, on en est très-heureux, et que trop souvent des nominations ont été faites sous cette mauvaise influence ; témoin l’avant-dernière élection d’un associé étranger en 1868. Au lieu de nommer Agassiz, dont le nom avait été mis en avant, on a préféré élire un géologue anglais qui, depuis quinze ans, demandait la place.

Pour arriver à être membre de l’Académie des sciences, ce qui, aux yeux du vulgaire et des gens du monde, est pour les savants français la question du to be , or not to be, voici la marche à suivre. D’abord, il faut, dès l’âge de vingt-cinq à trente ans, se poser comme candidat, en envoyant des notices pour être insérées dans les Comptes Rendus; obtenir des rapports favorables d’une commission d’académiciens nommée ad hoc ; chercher à faire accepter des mémoires pour être publiés dans les Mémoires des savants étrangers ; obtenir surtout un prix de l’Académie, Une fois lauréat ou médaillé par elle, vous êtes considéré presque comme étant de la maison. Enfin et surtout, il faut être patronné par un des académiciens ayant le plus d’influence ; faire partie d’une coterie qui, comme toutes les coteries du monde, est exclusive *, se bien garder de publier quoi que ce soit, comme observations, ou comme recherches, qui puisse froisser les idées reçues ou ayant cours au sein de l’assemblée ; flatter les faiblesses (hobby) de l'académicien que vous avez choisi

pour patron, ou tout au moins garder le silence le plus absolu sur les côtés discutables des théories qu’il a avancées, et sur lesquelles repose quelquefois toute sa réputation ; visiter et envoyer souvent sa carte aux académiciens influents, à chaque événement gai ou triste qui leur arrive ; ne pas négliger d’obtenir des grades universitaires, ou des grades supérieurs dans l’armée de terre ou de mer, car l’Académie affectionne les généraux, les amiraux et les maréchaux ; faire partie d’un corps enseignant ; à défaut de cela, posséder un titre nobiliaire de baron, de vicomte, de comte. C’est très-bien reçu parmi les académiciens, quoique quelques-uns se piquent d’être de farouches républicains. Mais la meilleure recommandation de toutes, pour arriver à l’Académie, et celle qui n’a jamais manqué d’y faire entrer un candidat, le passe-port infaillible, c’est d’être fils ou frère d’académicien. Ce moyen est sûr et ne manque jamais ; on naît académicien, comme on naît professeur au Jardin des Plantes, comme on est logé aux frais de l’État, dans les maisons du Muséum ; fauteuil académique, chaire de professeur, appartement au Jardin des Plantes, tel est le patrimoine qu’on place dans votre berceau, si vous venez au monde dans les rues Cuvier ou de Buffon. Rarement plus de cinq années se passent sans que l’Académie se donne le plaisir d’un cas de népotisme. On aime à y être en famille. Autrefois on a eu les Cuvier, les de Jussieu, les Brongniart , les Arago , les Thénard , aujourd’hui nous avons les Becquerel, les Deville ; et demain nous aurons les Edwards, les Dumas, les Duméril1. La révolution française a oublié d’abolir les majorats dans la science.

1. Il n’y avait qu’un mois que j’avais écrit ces lignes, que cette prophétie se réalisait. Le fils de Duméril a été nommé membre de l’Académie, le 4 janvier 1869, A quand le fils de M. Edwards?

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Dès qu'un académicien meurt, les candidats entrent en campagne. C’est le moment de mettre à profit toutes les influences, de recueillir les fruits de tous les petits soins, de toutes les visites, de toutes les flatteries et complaisances. On tient en réserve pour ce moment un ou deux mémoires, et on tâche d’obtenir une lecture devant l’Académie; cela pose mieux. Puis on écrit à l’Académie, en envoyant ses titres, pour demander d’être placé sur la liste des candidats. On fait imprimer une liste de ses travaux, ce qui est juste et légitime; mais alors on fait plus, on l’accompagne de commentaires, sous la forme d’une analyse plus ou moins longue de chaque mémoire, faisant ressortir les mérites de ses propres recherches? Il est vrai que l’on donne pour excuse, que les académiciens n’ont pas le temps de lire ou de parcourir tous les travaux de chaque candidat, et que cette notice doit simplement les guider. Une excuse peut pallier un fait, mais ne le justifie jamais lorsque la vanité y est engagée. Je ne connais rien de plus écœurant que de lire une série de douze ou quinze brochures, exposant les travaux des candidats à l’Académie des sciences. Il n’y a aucune Académie, aucune société savante dans le monde entier, qui impose ou qui accepte une condition aussi peu digne. Quoi 1 vous vous faites votre propre critique, votre propre héraut d’armes, disons le mot, votre propre trompette. Il vous faut montrer ce que vous avez fait de nouveau dans la science, cacher vos propres erreurs, signer et distribuer vos mérites; mais c’est de la réclame, de l’affichage, de l’annonce transportées dans la science. Passe pour les éloges historiques des académiciens : du moins c’est après leur mort qu’on les déifie. Mais ces volumes formés par la réunion des notices sur les travaux des aspirants à l’Académie, c’est la proclama-

tion la plus éclatante de rabaissement des caractères, et quelles que soient les explications et les circonstances atténuantes qu'on leur donne, dans tous les cas, ce n’est certes pas le Livre d'or de l’Académie.

Ce mémoire, réclame de vos travaux, fait par vous même et imprimé sous votre direction, s’envoie ou mieux se porte chez tous les académiciens. C’est pour vous une occasion de faire une dernière visite dans laquelle vous demandez à chaque membre de l’Académiç, qui a droit de voter, sa voix. J’ai entendu souvent les savants étrangers et tout le monde d’ailleurs, s’écrier : « Est-il bien possible que l’on fasse une pareille demande ? » Hélas ! oui , cela n’est que trop vrai1 * * 4.

Au moment de l’élection, les allées et les venues se mul- , tiplient, surtout si le candidat pense avoir des chances ; on en voit qui, dans les deux dernières séances de l’Académie précédant l’élection, se postent à la porte de la salle, pour saluer tous les membres ; vont et viennent d’un bout de la salle à l’autre; élisent domicile dans l’antichambre ou salle ! des pas perdus. Enfin le jour de l’élection vient; l’Académie n’est guère au complet que ces jours-là, elle s’émeut, et prend intérêt à voir ce combat, à assister au dépouillement du scrutin. Les chefs de file comptent leurs soldats, les gros bonnets de l’endroit aiment, en ces grands jours, ! à montrer l’influence qu’ils exercent, le pouvoir dont ils

1 . Ces visites pour demandes de votes se font même parmi les académiciens

lorsque l’un se présente' comme candidat pour être élu secrétaire perpétuel.

Et tout dernièrement, lors de la candidature de M. Dumas, un deux, mort aujourd’hui, lui refusa son vote « parce que, dit-il, M. Dumas avait voté

contre lui lors de son admission à l’Académie. » On voit que les rancunes se j perpétuent aussi bien à l’Académie que dans la maison dun ordre religieux.

disposent ; ils savent que d’eux dépend le rejet ou l’élection. Gomme dans toutes les assemblées délibérantes, deux ou trois personnes mènent tout ; et c’est ainsi que le .cercle, se rétrécissant de plus en plus, on arrive à faire que le recrutement de l’Académie dépend de trois ou quatre savants. Du reste, tout le monde sait que les savants, comme les artistes, sont d’une susceptibilité, d’une sensibilité excessives; tout le monde sait aussi que le Français est ‘enclin à la domination, à la réglementation, à la vanité et à l’orgueil. Ne nous étonnons donc pas trop si l’écrémage ne se fait pas toujours avec beaucoup de discernement et de justice, et si le petit-lait arrive trop souvent à l’Académie, tandis que la crème y est rare, très-rare.

On ne nomme jamais un candidat à la première présentation; du moins je n’en connais pas d’exemple parmi les académiciens ordinaires. Dans la section des académiciens, libres, on dit que Le maréchal comte Vaillant est le seul qui ait été élu d’emblée, à la première présentation. La haute position officielle, dans ce cas particulier, l’a emporté sur toutes les habitudes et toutes les autres considérations. Le duc de Raguse mort, on désirait beaucoup avoir un autre maréchal à l’Académie ; car il y avait là une place traditionnelle qu’il était du plus grand intérêt, sinon pour la science, du moins pour la dignité de l’Académie, de ne pas laisser inoccupée. L’Académie tient énormément à sa dignité et aux dignitaires. Le maréchalat, aux yeux du public, même du public savant, possède encore un prestige et un éclat avec lesquels il faut compter, aussi bien dans les hautes sphères de la science* que dans celles du monde et de la politique. Aussi l’Académie des sciences s’empressat-elle de chercher, parmi les grands dignitaires de l’armée,

un successeur à Marmont, et après quelques négociations, elle arrêta son choix sur le maréchal Vaillant. Le maréchal porta ou envoya ses cartes aux académiciens, et son bâton de commandement lui ouvrit les portes du palais de l’Institut beaucoup plus facilement que n’avaient pu le faire ses sapeurs-mineurs devant les portes de la Ville Éternelle. Les garibaldiens de l’Académie se* rendirent de bien meilleure grâce et baissèrent plus facilement leur pavillon devant les hauts titres du candidat, que ne l’avaient fait Garibaldi luimême et ses Transtevérins.

Rejeté, le candidat a pris rang ; il est placé parmi les aspirants; et on dit de lui, surtout s’il est processeur dans un des grands établissements de l’enseignement supérieur, où la majorité de ses collègues sont de 1’ Académie, que la première ou la seconde place vacante sera pour lui; on vous escompte votre nomination, comme au ministère de l'instruction publique, on vous dit que vous serez nommé à telle place, aussitôt que le titulaire aura sa retraite ou sera mort. Entre eux aussi les académiciens escomptent leurs voix. Que dans l'intervalle des nominations, des savants supérieurs surgissent ou reviennent des pays étrangers, que de grandes découvertes ou des travaux difficiles apparaissent et attirent les regards du monde savant; tout cela n’y fait rien pour l’Académie, qui ne s’émeut pas de si peu, et en reste à sa liste de candidats datant de trois, six ou dix années. Si vous voulez entrer à l’ Académie, il n’y a pas deux voies; mettezvous à la queue; vous serez ajourné, mais aussi vous serez dans les rangs, et plus tard on fera attention à vous. De la persistance! toujours de la persistance! le mot de Danton appliqué à la science. Refusé, le candidat recommence, va de nouveau frapper aux portes de l’Académie et surtout des

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académiciens ; il est à l’affût des décès comme le chasseur attend le gibier. Il y a des candidats qui finissent par se dépiter et se retirent; quelques-uns se représentent après une absence, tandis que d’autres ne reparaissent plus. Mais la plus grande partie des candidats persiste; il y en a qui, pour arriver, montrent une opiniâtreté auprès de laquelle celle du castor ou de la fourmi n’est que badinage; rien ne les rebute, ils assiègent l’Académie pendant dix, quinze, vingt et trente années ; plusieurs sont candidats perpétuels, tout comme Ber ton, le candidat humanitaire; ils échouent dans une section, ils se présentent dans une autre ; on ne veut pas d’eux dans cette deuxième : cela ne les décourage pas, ils se portent candidats dans une troisième ; enfin, de guerre lasse, l’Académie, touchée de leur constance, les admet. Car avec le système d’élection en usage, il ne faut pas se le dissimuler, un savant, si faible qu’ÿ soit, avec le bagage le plus médiocre en qualité, avec l’opinion universelle contre lui, avec des capacités mises- en doute par tout le monde, meme par les académiciens, à force de demander, à force d’apporter des volumes de compilation, car la quantité finit toujours par éblouir et faire son effet, eh bien! ce savant, d’une faiblesse incontestable, finit toujours par être élu membre. Il n’y a pas une seule section à l’Académie, qui ne compte un ou deux académiciens sortis de cette catégorie des candidats à outrance.

Dans le public, parmi les savants étrangers, on ne se doute pas des moyens employés pour être de l’Académie; il s’y dépense plus de stratégie, il se fait plus de démarches que pour élire un cardinal ou un général des ordres ecclésiastiques. La nomination d’un membre du Corps législatif, fut-il même chambellan, n’est qu’un jeu d’enfant à côté

d’une élection à l’Institut. Le suffrage restreint et limité des savants officiels est autrement difficile à manier que le suffrage universel. Les influences féminines se mêlent même de la partie : heureux le candidat dont la femme est assez habile pour lui rallier les suffrages des épouses académiques ! Heureux encore celui qui possède un bon cuisinier. On cite un postulant qui, toutes les semaines deux fois, pendant vingt-cinq années consécutives, a reçu à sa table des académiciens ; après un quart de siècle d’attente et de régals, il a enfin trouvé sa nomination sous sa serviette.

Ce système de recrutement, disons-le hautement, est on ne peut plus funeste à la science en France. Tout en abaissant les savants, il est peut-être plus contraire à la dignité des académiciens eux-mêmes qu’à celle des candidats. Sous le prétexte que l’Académie est assez élevée pour qu’on doive briguer l’honneur de lui appartenir, on impose des conditions et on oblige à des démarches pénibles et humiliantes pour tout homme qui se respecte ot qui a conscience de sa valeur. Un système de véritables brimades s’est établi, ce sont des fourches caudines ; il faut s’y soumettre, passer dessous, ou on n’arrive pas. Est-ce assez puéril ?

L’Académie pense naïvement qu’un savant s’en va de gaîté de cœur se placer dans ses mains pour lui permettre de jouer avec lui, comme des enfants jouent avec des soldats de papier en les plaçant en ligne, d’après leurs rangs de taille ou la couleur éclatante de leurs habits. Gomme il est agréable pour un homme qui a le sentiment intime d’avoir rempli ses devoirs envers la science, d’avoir exposé sa vie et sa fortune, d’avoir consacré vingt ans de veilles, de travaux, de fatigues souvent au-dessus de ses forces, de se voir placé après un officier supérieur de l’armée ou de la

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marine, un fils ou un frère d’académicien, un vicomte ou un baron. Beaucoup de savants hésiteront toujours à aller d’euxmêmes demander le jhgement d’un corps savant sur la valeur de leurs recherches, lorsqu’ils savent pertinemment qu’il n’y a là personne en état de juger la valeur de leurs travaux, ou tout au plus une seule personne, et que cette personne est un adversaire, peut-être même un ennemi.

Ce n’est pas à dire que le droit de dresser des listes de candidats à une place vacante soit contesté ; tous les corps, toutes les académies doivent agir ainsi, lorsqu’il leur faut s’adjoindre de nouveaux membres ; mais ce qui est contraire à l’esprit de la science, à son essence, à sa dignité, c’est l’obligation imposée à des savants de venir demander leur admission dans un corps rétribué par l’État et créé pour reconnaître, récompenser et encourager les sciences.

Les présentations à l’Académie devraient se faire de la manière suivante : la section où il manque un membre dresse une liste de candidats, et, afin de s’éclairer, elle pourrait prier les candidats de lui envoyer une simple liste chronologique des titres des ouvrages et mémoires publiés par chacun d’entre eux. La liste serait toujours par ordre alphabétique, sans classification de premier rang, second rang, troisième rang, ex æquo , etc. Les visites aux académiciens devraient être interdites, ou du moins les candidats qui en feraient devraient être stigmatisés comme solliciteurs avant le vote.

Il ne doit pas plus y avoir de compétitions pour arriver à l’Académie qu’il n’y en a pour être membre d’un bureau de bienfaisance, ou pour adopter un orphelin. L’élu doit être le meilleur, sans admettre aucune considération de salon. La science est le plus sacré de tous les sacerdoces, et le savant doit être préservé de tout conflit, de tout froisse-

ment pouvant porter atteinte à ses facultés, à ses observations, à ses recherches, à ses déductions.

Le titre d’académicien n’est qu’une récompense, et il n’est pas convenable d’obliger un savant à la demander luimême ; c’est à ses confrères, à ses pairs à être justes, à gracieusement lui offrir l’accolade fraternelle et à lui tendre la main.

Les hommes d’État ont toujours grandement reconnu ces immunités des savants, et la science a trouvé aussi bien aide et protection devant les grands potentats que dans les républiques. Pour ne citer que des exemples modernes, qui ne se rappelle les libertés uniques dont jouissait Alexandre de Humboldt à la cour du roi Frédéric-Guillaume de Prusse; les respects dont Napoléon Ier entourait Monge et Lagrange; les prévenances du prince Albert pour Faraday, et l’affection de Pedro II du Brésil et du général Grant pour M. Agassiz?

Sait-on quels sont les candidats qui se plient et se soumettent le plus facilement aux exigences si humiliantes de l’Académie des sciences de l’Institut? les candidats qui s’offrent d’eux-mêmes à passer sous les fourches caudines? qui vont au-devant des brimades? Les voici : ceux qu’une vie de discipline de fer a ployés et rendus malléables comme une tige de plomb ou de tallium ; ceux qui ont passé leur jeunesse dans ces écoles encasernées, sous la férule de surveillants impérieux, ne voyant que la discipline et les pensums; ceux qui, placés sous la coupe d’un ministre, ont trop senti que leur avancement, leur pain quotidien même dépendent des caprices d’un inspecteur général, d’un chef du personnel; des démarches d’un sénateur, d’un chambellan, d’un aide de camp du chef de l’État; ceux qui ont soif d’honneurs et de décorations; enfin ceux qui, nés dans le sérail,

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en connaissent les détours et savent que le chemin le plus court n'est pas toujours la ligne droite.

Quant à ceux qui résistent le plus et ne se soumettent qu'en hésitant, en faisant la grimace, et même qui refusent de faire les démarches, ou passent à côté de l'Académie sans s'en préoccuper, ceux-là, soyez sûr, ne sortent pas des maisons des rues Cuvier et de Buffon, ni des antichambres des ministères de l’instruction publique et des travaux publics, ni des chaires de professeurs de la Sorbonne, du Collège de France ou du Muséum ; ils ont vécu au grand air; les vents violents et âcres du nord ont passé sur leurs fronts ; leurs laboratoires sont au soleil, ouverts à tous les vents ; les grandes routes du monde entier les voient plus souvent que les escaliers de l’Institut ; ils sont plus connus des montagnards, des carriers, des marins, des consuls, des chefs de peuplades sauvages ou à demi civilisées que des concierges, des garçons et des huissiers des ministères, de la Sorbonne et du Jardin des Plantes; ils n’ont jamais courtisé les puissants du jour; plusieurs ont connu l’exil et se sont même vus transportés jusqu'à Lambessa. Ils n’ont eu souvent pour toit que le ciel étoilé, pour oreiller qu’une pierre, pour vêtements que des haillons ou des peaux de bêtes fauves, pour foyer qu’un feu dans la forêt. Ceux-là, vous les avez tous reconnus, ce sont des voyageurs -naturalistes , des géologues et paléontologistes exilés ou déportés, des botanistes de retour du Chimborazo, des zoologistes qui ont vu le cap Horn ou Hobart-Town ; des savants qui ont fondé et créé tout d’une pièce une branche de la science; des hommes qui, lorsqu’ils vont à Londres ou à Berlin, à Vienne ou à Genève, sont reçus à bras ouverts par toutes les académies et sociétés étrangères, tandis qu’en

France on leur tourne le dos ; des hommes qui ont produit des faits sur lesquels d’autres bâtissent leurs réputations; des hommes enfin vraiment dignes de porter le titre noble et modeste de savants, sans qu’ils aient besoin d’y ajouter d’autres qualifications pour se rehausser aux yeux du vulgaire ou du monde officiel.

LES PRIX ET LES FONDS PARTICULIERS DE l’aCADÉMIE

Parlons maintenant un peu des récompenses, médailles, prix, enfin des fonds dont l’Académie dispose. Si le recrutement laisse beaucoup à désirer et amène souvent des incapacités, tandis qu’il écarte des savants de premier ordre du sein de l’Académie, la distribution des récompenses et l’emploi des fonds sont loin d’être toujours judicieux, ou bien justes. Beaucoup de prix ont été fondés avec 'une détermination exacte des conditions exigées pour les conférer. Il est rare que l’Académie ne fausse pas ces conditions, en les altérant ou en les mettant même complètement de côté, sous le prétexte que c’est l’esprit de la loi et non la loi èllemême qui doit guider les choix de l’Académie. Il y a là des casuistes plus retors et plus rusés que dans aucun des barreaux de Normandie ou des ordres religieux de Rome. Pour eux, donner une explication du règlement, estropier les termes les plus clairs d’un article de donation ou de prix, c’est faire œuvre pie envers la science, envers ses amis et même envers ses enfants. L’Académie est au-dessus des règlements, qui ne sont faits que pour le commun des mortels ; elle interprète comme elle le veut et comme elle l’entend les textes les plus irréfutables. Hélas! l’Académie n’est pas seule coupable : en France, tous les gens au pouvoir i

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dans toutes les administrations, se font un jeu de violer les règlements et même les lois. Voyez les lois sur la chasse, par exemple, et fréquentez un peu les grands dîners officiels à Paris et en province, et vous aurez là, en temps défendu, du gibier que l’on vous sert devant les préfets, les commissaires, les officiers de gendarmerie, les procureurs et les juges, qui tous en mangent avec délices. C’est là un grand vice national de ne respecter ni la loi, ni les règlements ; c’est, je n’hésite pas à le dire, une des grandes causes de notre faiblesse. '

Pfflir préciser les critiques précédentes, prenons des exemples. Un prix Cuvier a été fondé, pour être donné tous les trois ans au zoologiste ou au géologue qui aura publié, dans ce laps de temps, le travail le plus important, le plus érudit et le meilleur sur la zoologie ou la géologie. Voilà qui ne laisse aucune équivoque. Eb bien , l’Académie ne s’est conformée qu’une seule fois, la première, à ce programme si simple. M. Agassiz venait de publier les deux premiers volumes de son grand ouvrage intitulé : « Contributions to the natnral History of the United States of America, 2 vol. in- 4°, où dans l’introduction il s’élève, au sujet des classifications, aux considérations les plus philosophiques, les plus profondes et les plus neuves qui aient encore paru en zoologie. On lui offrit le prix Cuvier. Depuis, l’Académie s’est repentie de ce premier mouvement de justice, et elle s’est appliquée à le donner toujours à des savants, distingués sans doute, mais n’ayant rien fait paraître dans le laps de temps désigné par le règlement. Ce prix est devenu presque une propriété privée. On dira à cela que c’est l’Académie et non un de ses membres qui confère ce prix. En théorie c’est vrai ; en pratique tout dépend d’une com-

mission de quatre ou cinq membres, et dans cette commission d’un seul homme; pour, le prix Cuvier, ce seul homme est M. Edwards.

De temps à autre, l’Académie met des questions au concours, et elle distribue des prix, consistant en sommes d’argent plus ou moins élevées, que l’on donne au concurrent dont le travail a été jugé le meilleur. Les concurrents ne sont jamais nombreux, deux, trois au plus; le plus souvent un seul candidat se présente. Pourquoi ce peu d’empressements à entrer en lice ? C’est que le programme est arrangé et choisi pour plaire à une personne seulement ; que le prix est donné d’avance, avant même qu’on en ait arrêté les termes, à un ami de la commission ; et que dis-je, il est arrivé, dans ces dernières annéeSj que le prix a été attribué au fils de l’académicien qui tient la corde de la zoologie officielle. On donne pour motif que le travail de paléontologie ornithologique était bon, qu’il n’y avait pas de concurrent; qu’il faut encourager les jeunes travailleurs qui passent leurs veilles, et dépensent leur argent à recueillir, à faire dessiner et à décrire des os d’oiseaux fossiles ; et que ce jeune savant, qui a le malheur d’être fils d’un académicien, ne doit pas, pour cette raison, ne pas être récompensé, quand il le mérite. Oui, messieurs les académiciens ; mais ce travail ornithologique fut-il cent fois supérieur à ce qu’il est, il y a des convenances, des susceptibilités qu’il faut savoir respecter; si bien que quand le fils et le père surtout manquent au bon goût et aux bienséances, c’est à l’Académie à les y rappeler. Le népotisme doit être sévèrement réprimé; et sans le frapper d’un ostracisme absolu, il devrait soulever toujours les défiances, et exiger les procédés les plus délicats de modestie et de savoir-vivre, qui peut-être le feraient pardonner ou au

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moins excuser, aux yeux du public. Car enfin, on ne voit pas de raisons avouables, pour lesquelles l’Académie, au lieu de choisir un sujet d’un intérêt certainement secondaire on peut dire presque de luxe, ne met pas au concours des questions sur les échinodermes et radiaires fossiles de la France? sur les coraux fossiles? sur les plantes fossiles? sur l’ancienne extension des glaciers? sur l’antiquité de l’homme et l’étude des cavernes? sur l’orographie et la géologie des Alpes françaises ? sur la géologie de l’Algérie? sur la paléontologie des terrains tertiaires de Paris ? sur les coquilles terrestres françaises? etc., etc.

L’Académie dispose aussi de fonds, qu’elle distribue de temps à autre pour des explorations d’agrément dans des îles, des presqu'îles, ou sur les bords enchantés des baies de Naples et de Catane. Les éruptions du Vésuve et de l’Etna ne sont pas rares ; et les phénomènes qui s’y passent ont été et sont observés avec le plus grand soin par les géologues de toutes les nations qui vont là par partie de plaisir. S’il y a une question simple, parfaitement connue en géologie, c’est la question volcanique 1 ; tandis que celles qui sont à peine ébauchées, même sur le territoire français, se comptent par douzaines. C’est cependant cette question volcanique du Vésuve, brassée et rebrassée, étudiée et devenue banale, comme les carrières de la craie de Meudon , ou les grottes du bois de Boulogne, que l’Académie a été choisir pour dépenser ses fonds destinés à encourager les voyages scientifiques !

I. Un volcan dans l’histoire de la Terre et l’économie de la planète peut se comparer à une verrue sur le corps humain : c’est une petite excroissance qui parait subitement, se développe un peu, puis s’arrête, est attaquée par les agents destructeurs et finit par disparaître. Ce n’est presque pas de la géologie, mais un simple chapitre de géographie physique.

Pendant quinze années, les Comptes rendus ont été littéralement encombrés de lettres et de communications sur le Vésuve, l’Etna et Santorin que personne ne lisait, les géologues moins que tous les autres; c’était devenu un cauchemar, une monomanie ; on ne pouvait plus ouvrir un numéro sans y trouver une lettre, portant les numéros 180 à 200, adressée à M. Dumas ou à un autre académicien, sur les gaz, les fumées, les scories du Vésuve ; le volcan ne pouvait respirer un peu fort sans que l’Académie en fût prévenue par un bulletin de dix pages in-4°. Les Comptes rendus menaçaient de devenir les Annales des fumistes. La seule diversion à cette monotonie volcanique était des communications sur un hameau de la Grèce, nommé Pikermi , où l’Académie avait envoyé aussi un géologue. Toute l’histoire naturelle officielle de la France, pendant le second Empire, a tourné autour de ces deux pôles : Pikermi et les fumerolles du Vésuve. On peut le dire sans exagération, la géologie a eu a l’Académie des sciences son Charybde et son Scylla; et il n’y a pas longtemps que les échos de l’Institut retentissaient encore de ces deux noms, et de ceux des quelques savants qui se sont identifiés avec eux.

L’Académie ne pourrait-elle pas employer ses fonds à des recherches plus fructueuses? Des parties de plaisir à Naples et à Athènes, — car on ne peut appeler cela des voyages, — c’est sans doute fort important ; mais il y a l’Asie à explorer, l’Afrique dont on connaît encore si peu, et l’Australie, et les deux Amériques, sans compter les régions polaires. On voit bien que les voyageurs n’abondent pas dans le sein de l’Academie des sciences ; on ne s’y préoccupe guère de ce qui se passe ou de ce qui existe en dehors du cercle étroit du bassin de la Méditerranée ; les horizons de ce corps savant ne

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s’étendent pas loin ; il est trop convaincu que Paris est le , centre du monde, et lui-même le centre de la science. De pareilles convictions expliquent beaucoup de ses faiblesses, beaucoup de ses routines, beaucoup de ses susceptibilités.

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