ILLUSIONS DES ACADÉMICIENS
Je ne doute pas qu’en lisant ce qui précède, on ne dise : « Yoilà un homme qui a le caractère bien mal fait, jaloux, envieux même; tout ce qu’il dit, n’est qu’une plainte continuelle; à quoi bon des notes discordantes comme celles-là, quand il y a tant de sujets de se féliciter, de s’enorgueillir? Mais quoi ! il y a toujours et partout des mécontents qui -dénigrent tout !» Je voudrais pourtant me trouver d’accord avec un des hommes les plus spirituels qui s’occupent de science parmi nous, M. le docteur Lorain ; il écrivait dernièrement : « Nous sommes portés à admirer les autres et à nous dénigrer nous-mêmes1. » Je vois autrement nos habitudes d’esprit; quoi qu’on en puisse dire, les Gâtons sont rares parmi nous, tandis que les optimistes pullulent. Nous vivons depuis cinquante années et plus sur notre réputation, nous nous berçons des illusions les plus trompeuses, et il est extrêmement rare qu’un savant français juge avec impartialité la science des pays étrangers. Du reste, il y a une raison
i. De la réforme des études médicales par les laboratoires , par Lorain, p. 5. Paris, 1868.
L’ACADÉMIE DES SCIENCES
bien simple qui s’y oppose, c’est, disons le mot, l’ignorance dans laquelle vivent les savants français, de tout ce qui se passe hors de Paris ; je ne dis pas seulement de France, mais bien de Paris. Au contraire , les savants étrangers ont une connaissance parfaite de tout ce que nous faisons , de ce qui se fait dans tous les pays; ils vont partout s’instruire , ne s’arrêtant pas devant ces riens qui servent d’excuses et de prétextes à nos savants pour ne pas quitter Paris. Ils lisent dans toutes les langues les mémoires originaux. Quand ils visitent et étudient nos collections et nos établissements publics d’instruction supérieure, ils se gardent bien de détromper ceux qui les dirigent et qui se figurent, en montrant leurs richesses scientifiques , que ces bons Allemands, ces Américains, ces Anglais, n’ont jamais rien vu de pareil. « Regardez cet instrument, dit-on aux étrangers, Arago s’en est servi pour faire telle recherche; œ cristal, Haüy a mesuré ses angles et l’a employé pour sa classification; cette dent des carrières de gypse de Montmartre, c’est la première que Cuvier a maniée pour reconstruire les Paléothérium] ce miroir à facettes si brillantes, c’est celui que Fresnel a inventé pour établir son admirable phare. » L’étranger naturellement aime beaucoup voir ces objets historiques, il exprime son contentement; et le savant français se figure que le visiteur est en admiration devant l'Observatoire, le Jardin des Plantes et la Sorbonne. Ce qu’il faudrait entendre, c’est ce que l’étranger dit ensuite, après son retour, à ses collègues dans les réunions des académies et des sociétés savantes de son pays. Rien n’a passé inaperçu pour lui dans ses visites ; il a admiré sans doute les instruments d’Arago, les cristaux d’Haüy , les dents fossiles étudiées par Cuvier, et les plantes de l’herbier des de Jussieu; mais il a vu aussi tout
le désordre, toute la négligence, toutes les mauvaises installations, toutes les défectuosités; rien du matériel ou du personnel ne lui a échappé; et ce n’est pas sans une joie véritable, et sans une grande confiance dans le présent et encore plus dan& l’avenir de son pays, qu'il rentre à Berlin, à Vienne, à Dresde , à Oxford , à Cambridge, à Philadelphie. « Les Français nous ont précédés, dit-il, jadis, mais depuis, tout est changé; non-seulement nous n'avons plus rien à leur envier, ce sont eux-mêmes qui, s’ils veulent marcher, doivent nous suivre. Ils vivent sur leur réputation, leur amourpropre les aveugle; laissons-les se complaire dans l’admiration d’eux-mêmes , et avançons sans nous préoccuper d'eux davantage. »
Qu’on ne pense pas que j’invente et que je ne voie que des points noirs de tous côtés1. Un exemple tout récent montrera combien la vanité et l’orgueil nous aveuglent, et à quel point notre jugement est émoussé. En quittant le fauteuil de président, dans toutes les académies et sociétés savantes, il est d’habitude que le savant qui part remercie ses collègues. L'Académie des sciences de l’Institut impérial se conforme à cette coutume; et cette année même, dans la séance du 4 janvier, voici les paroles prononcées par le président sortant de fonctions : « M. Delaunay remercie l’Académie de l’honneur qu'elle lui a fait en le nommant président. Je n'oublierai jamais, dit-il, qu'en 1868, j’ai été
1. Par suite de la vie de voyages que j’ai menée pendant vingt-cinq ans et de mes longs séjours dans divers pays, les savants ont souvent fait confusion sur ma nationalité, et j’ai été pris pour un Suisse, un Américain ou un Anglais; de sorte que j’ai assisté plusieurs fois à des réunions d’académies et de sociétés savantes où l’on parlait de l’état de la science en France, sans se douter qu’il y avait là un Français qui ne perdait rien des critiques que l’on faisait de f nos institutions et de nos hommes scientifiques.
L’ACADÉMIE DES SCIENCES appelé par le libre suffrage de mes confrères à présider le premier corps savant du monde III » Je ne sais si M. Delaunay a prononcé ces paroles sans rougir ; mais moi qui ne suis ni académicien , ni M. Delaunay, je ne les transcris pas sans éprouver quélque confusion. Est-il bien possible qu'un savant français ait pu dire en public , à brûle-pourpoint, une telle énormité I D’abord, fût-ce vrai et incontestable, que ce ne serait ni à un président sortant de fonctions à le jeter en plein visage à ses collègues, ni aux académiciens à l'entendre sans protester. La modestie est une plante qui passe bien rarement le seuil de la salle de l’Académie, et le terrain y est si mauvais pour elle, qu’elle n’a jamais pu y prendre racine ; tandis que la vanité y prospère et y pousse avec une vigueur telle, que jamais champ plus plantureux ne s'est trouvé sur notre planète. Il faut avoir vu de près l’orgueil de beaucoup d'académiciens , pour s’en faire une idée exacte; cela dépasse toutes les bornes. Pour plusieurs, il n'y a pas de savants en France, en dehors de l’Académie ; tant que vous n’êtes pas là, vous n'êtes rien, un véritable zéro devant zéro. Il arrive rarement qu'un professeur du Jardin des Plantes ne soit pas académicien, or, s’il n'est pas académicien, cela lui constitue un état d'infériorité parmi ses collègues, les autres professeurs-administrateurs, qui l’appellent un professeur incomplet. A la Sorbonne, au Collège de France, un professeur, non académicien, cède toujours le pas à ceux qui le sont. Une institution qui donne de pareilles bouffées d’orgueil, doit pour le moins être réformée. Le bon sens des savants français officiels s’est oblitéré au contact d’institutions vicieuses. L'académicien Delaunay a certainement besoin d’aller assister aux séances de la Société astronomique de Londres, de visiter les observatoires de l'Angleterre,
de l’Allemagne, des Etats-Unis, du Gap, de l’Australie, de la Russie meme, et de la petite Suisse; puis, lorsqu'il se retrouvera devant les instruments, ridiculement installés, de l’Observatoire de Paris, ou dans le sein de l’Académie, avec ses cinq ou six collègues astronomes, il aura certes une plus juste appréciation de la valeur des choses et des hommes, et son langage deviendra plus raisonnable.