‹ De la science en FranceChapitre 27 sur 39 · AVENIR · texte numérisé non relu

AVENIR

Si l’on faisait quelques-unes des réformes dont j’ai parlé précédemment, ou si l’on en combinait d’autres, comme, par exemple, scinder l’Académie des sciences en deux autres , savoir : l’Académie des sciences mathématiques et physiques, et l’Académie des sciences naturelles; ou bien se rapprocher de l’organisation de la Société royale de Londres, on pourrait prolonger l’existence de ce corps savant officiel de vingt-cinq ans, un demi -siècle ou même plus. Mais toutes les réformes ne pourront que retarder sa chute sans l’éviter. Le temps des corps savants fermés, payés par l’État, se recrutant eux-mêmes, est passé; celui de la liberté en science comme en tout est venu ; et c’est aux peuples à se servir de ce nouvel instrument préparé par les siècles ; c’est aux peuples à marcher avec la civilisation ; sinon ils s’endormiront, rétrograderont et disparaîtront, comme l’Assyrie, l’Égypte, la Grèce et Rome.

Quelques académiciens éclairés ne se font pas illusion sur la durée d’une pareille institution. Je me rappelle qu’en 1851, au mois d’août, par une chaleur tropicale, à l’ombre de ces arbres magnifiques du Nouveau Monde, une conversation s’engagea, entre deux académiciens et moi, sur l’avenir de l’Institut de France ; et à ma grande surprise l’un d’eux, celui-là même qui moins qu’aucun de nous trois devait avoir de telles idées, puisque fils d’académicien, fiancé à la fille unique de Cuvier, et deux fois académicien lui-même (Académie française et Académie des Inscriptions),

il avait été nourri, on peut le dire, au sérail, et élevé dans l’admiration de l’Académie et des académiciens, nous dit, tout à coup : « L’Institut est une institution qui ne convient pas aux démocraties, et si la France devient un jour démocratique, au lieu de bureaucratique qu’elle est aujourd’hui, eh bien, ce jour-là l’Institut sera supprimé et remplacé'par des sociétés libres. » Cet académicien était J. -J. Ampère.

La corruption et l’abaissement des caractères occasionnés par les intrigues mises en jeu pour arriver à être membre de l’Académie ont plus fait pour arrêter et même pour faire rétrograder la science en France, que toutes les autres entraves administratives, gouvernementales et d’éducation. Tous les savants à initiative, faisant faire de grands pas à la science, lui ouvrant de nouvelles voies, élargissant grandement son cercle, apportant de bons et rares matériaux, ont été depuis quarante années repoussés par l’Académie. La première impression de ce corps savant est invariablement la défiance envers un nom nouveau ; que ces noms soient Gerhardt, Laurent, d’Orbigny, Foucault, Ebelman, peu importe, on y oppose l’indifférence, la froideur, souvent le dédain. Que ce nom au contraire soit celui du fils ou du frère d’un académicien ou d’un professeur du Jardin des Plantes, oh ! alors l’admiration , l’enthousiasme même accueillent les productions qu’il couvre, il n’y a pas d’épithètes assez louangeuses pour elles.

L’Académie, dit-on, ne doit pas se jeter dans les bras du premier venu ; sa dignité l’oblige à soumettre les candidats à toutes les épreuves, et sa position est assez élevée pour que quiconque aspire au titre d’académicien, fasse toutes les démarches, attende dans les antichambres, et se soumette aux caprices de cette grande dame. C’est ce que l’on dit lorsqu’il s’agit de savants comme Foucault ; mais lorsqu’il s’agit de

fils ou frères d’académiciens, oh ! alors la confiance est de droit; l’Académie se déboutonne immédiatement, ouvre la porte à deux battants, et laisse passer Frédéric Cuvier, frère de George ; Isidore Geoffroy* Saint-Hilaire, fils d’Étienne; Adrien de Jussieu, le dernier des de Jussieu ; Adolphe Brongniart, fils d’Alexandre; Milne-Edwards, frère de William; les fils Duméril, Becquerel, Thénard, etc. Pour les savants de grand mérite, on leur dit : Attendez ; mais pour les fils d’académiciens on est à la recherche de la première place vacante. Des uns aux autres il y a la différence de l’attente longue et patiente à la recherche vive et empressée.

L’Académie des sciences de l’Institut impérial de France est un compromis entre les temps aristocratiques qui sont venus achever leur existence vers 1789, et les temps démocratiques qui ne sont pas encore arrivés pour la France, malgré plusieurs tentatives, restées sans succès jusqu’à présent. La France depuis 1793 est dans une période de transition, qui s’appellera les temps administratifs ou bureaucratiques. Quand cette période s’achèvera-t-elle? Quîen sabe ? Seulement on peut dire qu’elle a plus duré qu’elle ne durera. Envahie de tous côtés par les démocraties qui s’élèvent comme des marées irrésistibles, le tour de la France viendra ; et le rôle de ses gouvernants doit être non pas de s’opposer, mais de chercher à deviner et à diriger ce mouvement, auquel il n’est donné à personne et à aucun pouvoir ici-bas de s’opposer avec un succès durable. Gomme le dit de Tocqueville, ' la démocratie est un fait, un fait qui va tous les jours en s’affermissant, et qui entraîne toutes les sociétés humaines. Quand il y a des barrières, elle les brise ; les obstacles ne font que l’irriter un instant, mais l’arrêter est au-dessus des forces humaines. Le principal levier de la démocratie est la

science. Sans doute que le christianisme lui sert de hase, et qu’il n’y a que les peuples chrétiens entraînés dans son mouvement, le comprenant et s’en servant pour accroître leurs puissances et leurs forces ; mais quelle que soit l’origine des découvertes scientifiques, quelle que soit la source d’où elles procèdent, c’est la démocratie qui les met à profit, c’est la démocratie qui se les approprie, pour se développer et étendre aux masses les bénéfices de ce qui jusqu’à nos temps modernes n’avait été que l’apanage et le privilège du petit nombre, c’est-à-dire des aristocraties.

Enfermé dans des traditions séculaires, le peuple français ne pouvait pas passer subitement sans hésitations, sans soubresauts, sans retours, des temps aristocratiques aux temps démocratiques. L’organisation de l’Académie des sciences, telle qu’elle a été faite par les lois du 3 brumaire an IV, du 3 pluviôse an XI et du 21 mars 1816, appartient à une de ces hésitations, à un de ces retours de l’opinion publique. L’ancienne Académie des sciences, dont une partie de l’histoire vient de nous être retracée avec talent par M. J. Bertrand 4, avait laissé trop de traces, trop de souvenirs, pour que l’Institut national républicain de 1795 n’en conservât pas des empreintes. Beaucoup dé ses membres s’étaient élevés aux plus hautes positions politiques de là République. Appelés à donner leurs opinions sur une réorganisation, ils devaient y apporter plusieurs idées, plusieurs usages du passé; on ne sépare pas une société de son passé par un mur impénétrable, par un abîme insondable, comme on coupe le câble qui attache un navire au rivage ; il faut un pont volant

i. L'Académie des sciences et les académiciens, de 1660 à 1793, in-8°. Paris,

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de transition, de passage ; et ces transitions, ces passages, ces traditions se retrouvent toutes dans les règlements et les coutumes de l'Institut.

I/organisation primitive de l’Institut, datée du 3 brumaire an IV, était un grand progrès sur l'organisation de 1699. D’abord elle abolissait les distinctions entre les membres : académiciens honoraires, c’est-à-dire académiciens grands seigneurs; académiciens pensionnaires, c’est-à-dire académiciens véritables, et académiciens associés, dont une partie, choisis parmi les savants étrangers, étaient cependant soumis aux deux autres ordres d’académiciens. Le secrétariat perpétuel aussi était supprimé; enfin les membres ne pouvaient appartenir à deux académies différentes de l’Institut. Le règlement du 15 germinal an IV exige aussi que la première séance de chaque décade, c’est-à-dire les primidi , sera publique. Les secrétaires n’étaient en fonctions que pendant une année, et ne pouvaient être réélus qu’une seule fois. Le Directoire exécutif nomma d’office les premiers membres de l’Académie des sciences ; et l'on vit reparaître les noms de l’ancienne Académie sur cette nouvelle liste. Quoique plusieurs des savants de l’époque se fussent activement mêlés aux factions politiques et aux partis les plus avancés, l’Institut tint à honneur de se regarder comme le successeur de l’Académie, et les traditions se renouèrent, comme si la révolution n’avait pas eu lieu.

Plutôt que de chercher à perfectionner et à agrandir les libertés et les nouveaux droits obtenus, l’Académie ne s’occupa guère que de retourner en arrière; et profitant des privilèges accordés bien à la légère par les législateurs républicains de l’époque, peu habitués à créer ou à manier des lois libérales, elle fut, peut-être, le corps de l’État qui se trouva le mieux

disposé, non-seulement à accepter, mais même à aider le coup d’Etat du 18 brumaire. Aussi l’ère du Consulat et de l’Empire vit revenir et s’accroître tous les règlements, coutumes, distinctions et privilèges de l’Académie et des académiciens. Le secrétariat perpétuel fut rétabli ; les membres purent faire partie d’autres académies ; les séances ne furent plus publiques; les académiciens reçurent des titres de noblesse ; un nouvel uniforme avec épée, chapeau à la française, augmenta encore l’importance des savants officiels ; enfin plus tard, avec le retour des Bourbons, on voulut faire sympathiser la nouvelle noblesse avec l’ancienne, renouer encore plus fortement, si cela était possible, le passé avec le présent, et l’on créa la section des académiciens libres, pour les grands seigneurs. L’Académie des sciences devint naturellement plus royaliste quevle roi ; et elle est restée telle depuis lors. Ce n’est plus elle qui transige avec les gouvernements, mais bien les gouvernements qui ont à compter avec elle.

Sous le règne de Louis-Philippe, les séances ordinaires devinrent publiques, et l’on commença la publication régulière et hebdomadaire des Comptes rendus des séances. Ce sont là à peu près les deux seuls progrès véritables de l’Académie, depuis sa fondation en 1666, les deux seules mesures libérales qui la rapprochent des institutions des temps démocratiques. La République de 1848 et le second Empire n’ont'fait que subir et confirmer les privilèges et la forte constitution administrative de ce rouage de l’État. On parla même un instant de le retremper encore plus fortement en y ajoutant une section des sciences militaires, pour y faire entrer en bloc le maréchalat, et peut-être même le chef de l’État, comme lors du premier Empire. A l’exemple du Sénat qui s’approprie de droit tous les maréchaux, l’Académie des

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sciences aurait fait partie des privilèges attachés au bâton de maréchal , et l’on aurait vu sur les fauteuils toutes les illustrations militaires qui ont apparu depuis le second Empire. C’est dommage que le projet ait été abandonné; les amiraux à la section de navigation , les maréchaux aux sciences militaires , les généraux à la mécanique , et les chimistes dans toutes les autres sections. Ni mathématiciens, ni naturalistes : tous chimistes! C’était la réalisation du beau idéal de l’Académie des sciences, comme le comprennent les Dumas, les Deville, les Pasteur, les Chevreul, les Ballard, les Frémy, les Thénard.

J’entends des académiciens dire : « Sans doute, il y a des abus ; mais où n’y en a-t-il pas ? Aucune institution humaine n’est parfaite ; et malgré tout, l’Académie des sciences de Paris est encore ce qu’il y a de mieux au monde, comme réunion de savants. » Ce sont là, je le sais, les illusions qui ont cours ; et nulle part peut-être, même au sein de la noblesse du faubourg Saint-Germain, on ne se berce plu^s volontiers dans de lointains mirages. Si l’éclat des réputations de savants sortis de la Révolution française a été des plus vifs, il ne brille plus depuis longtemps sur les fronts de leurs successeurs ; depuis longtemps le dernier des savants qui dataient de la première République a disparu, un niveau égalitaire a passé sur toutes les têtes, le niveau des formalités, de l’abaissement des caractères ; en un mot le poinçon des réglementations à outrance a frappé l’Académie de sa marque dissolvante, et il n’y a plus qu’un remède, il n’y a plus qu’un espoir pour la science en France, c’est la liberté. Avec elle nous verrons la science française se réhabiliter, le niveau se relever incontinent ; plus de ces hontes scientifiques qui’ nous font rougir devant l’étranger ; plus de

ces échecs qui nous font baisser la tête lorsqu’on nous en parle à Berlin, à Londres, à Vienne, à Boston ; plus de nouveaux martyrs de la science par la faute de notre organisation scientifique ; plus de Laurent, plus de Gerhardt, plus de d’Orbigny, plus de Gratiolet.

Il ne faut plus que l’on dise de nous, que non-seulement la science est utile pour arriver aux emplois rétribués par l’État, mais qu’il est nécessaire d’avoir au moins autant d’intrigues que de savoir. Que les savants modestes et qui se respectent ne soient plus obligés de plier la tête devant les audacieux, et ne soient plus classés officiellement après les effrontés , les savants sans principes qui accaparent pour eux-mêmes ou les leurs les places, les récompenses, et les honneurs. La mesure de toutes ces hontes scientifiques et démoralisatrices est comble; il est temps que la liberté y mette fin.

L’égalité, loin d’ébranler la science, la fortifie, en créant des rapports plus cordiaux, en amenant des échanges d’idées plus nombreux, en réunissant en faisceaux les observations du plus petit comme du plus grand, du riche comme du pauvre, du voyageur comme du sédentaire. Puisque les temps démocratiques sont venus, vivons avec notre temps, acceptons-en toutes les conséquences, si nous voulons en tirer tous les bénéfices ; étudions bien nos besoins, consultons toutes nos aspirations; gardons-nous bien, sous le prétexte de l’éclat de corps privilégiés, d’étouffer les germes de la science dans quelque lieu qu’ils éclosent ; et si pour arriver au but suprême de la connaissance de toutes les lois qui existent et qui régissent les destinées de la planète sur laquelle Dieu nous a jetés, il nous faut changer de voie, reconnaissons franchement et avec cette virilité vraiment digne d’une

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grande nation, reconnaissons, dis-je, que nous avons fait fausse route. Qu’une honte puérile ne nous arrête pas ; supprimons les entraves que nous nous sommes nous-mêmes créées, coupons les liens qui nous retiennent, imitons ces nations voisines qui marchent, elles, sans soubresaut vers les plus hautes destinées, savent perfectionner leurs institutions, retranchent de leur organisation sans hésiter tout ce qui les embarrasse ; et dussions-nous recommencer tout par la base, n’hésitons pas non plus, car il s’agit de ce qu’il y a de plus noble et de plus précieux dans les sociétés humaines, il s’agit de la science.

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