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CHAPITRE TROISIÈME

Le Muséum d’histoire naturelle ou Jardin des Plantes.

Le Muséum d’histoire naturelle ou Jardin des plantes a joui pendant plusieurs années, un quart de siècle à peu près, d’une grande réputation scientifique, qui a fixé sur lui les regards du monde entier. Des professeurs distingués et de talents hors ligne y attiraient de toutes parts des auditeurs et des élèves désireux d’apprendre les nouvelles méthodes, de connaître les découvertes récentes, et de voir dans cet établissement toutes les merveilles de la nature rassemblées. C’était l’époque de Cuvier, de Lacépède, de Desfontaines, de Geoffroy Saint -Hilaire, de'Haüv, de Lamarck, de Latreille. Ne se contentant pas des travaux de laboratoire, quelques-uns de ces grands naturalistes ne craignaient pas d’affronter les périls des voyages, à une époque où voyager dans les provinces harharesques et en

Égypte était aussi difficile et plus dangereux que d'explorer aujourd’hui la Chine ou l'Australie.

Des savants avides d'étendre les connaissances humaines et d'apporter de nouveaux matériaux pour combler les lacunes des classifications et des découvertes, parcouraient la terre dans toutes les directions, et le titre de voyageur-naturaliste était porté par des hommes tels que : les Michaux, Péron , Lesueur , Leschenault , Auguste de Saint-Hilaire, Victor Jacquemont et Alcide d’Orbigny. Les nations étrangères envoyaient leurs savants et leurs étudiants naturalistes suivre les leçons des maîtres ; et l’on rencontrait alors dans les galeries du Jardin des plantes, dans ses laboratoires et aux amphithéâtres de Humboldt, de Buch, de Candolle, Owen, Lyell, Agassiz. Que nous sommes loin de ces temps-là ! Tout un abîme nous en sépare. Après les magnifiques médailles à fleur de coin, sont venues les simples monnaies, et aujourd’hui nous en sommes au billon et au cuivre fruste et usé.

Une période de transition , qui a duré une vingtaine d’années, n’a pas été sans quelque épiât ; on dégénérait ; tout allait en se rapetissant ; on glissait, en cherchant cependant à s’arrêter de temps à autre ; puis les grandes traditions retenaient encore sur la pente. De jeunes savants croyaient encore au feu sacré de -l’amour de la science. C’est l’époque des Brongniart, de Blainville, Adrien de Jussieu, Flourens, Serres, Gratiolet, Biberon, Audouin, Laurillard.

A présent nous en sommes au positif ; le temps des théories, des ardeurs au travail, des nobles émulations est passé; on l’a remplacé par un très-gros budget, un personnel considérable, des cours peu suivis et souvent déserts, un népotisme qui permet de disposer des chaires, des grades inférieurs, des collections, des logements, comme de propriétés patrimo-

niales et faisant partie du douaire des familles des professeurs. Plus de naturalistes - voyageurs ; plus d'étrangers venant étudier dans les galeries, dans les laboratoires, ou s’asseoir aux amphithéâtres pour écouter les leçons ; plus de travaux hors ligne, comme : les Ossements fossiles; la Géologie minéralogique des environs de Paris; le Généra plantarum ; la Flora atlantica; Y Histoire des plantes fossiles ; 1 a Règne animal; les Animaux sans vertèbres; Y Anatomie comparée; les Principes de philosophie zoologique ; YHistoire naturelle des mammifères.

Des découvertes, depuis longtemps on n'en fait plus; des voyages, on laisse cela aux étrangers ; pas un seul des professeurs-administrateurs qui sont là aujourd'hui — et il y en a dix-sept — n’a étudié la nature plus loin que les côtes nord de la Méditerranée, ou les chemins de fer de l’Allemagne. Le désir du confort, et par-dessus tout la crainte de laisser échapper une occasion d’obtenir une place, un honneur, une décoration de plus, fixent tous ces messieurs dans l’Europe occidentale. Passe pour les bains de mer, un tour dans les Alpes, en Auvergne, ou plus généralement à quelques lieues de Paris. Cette ville a tant d’attractions I Tous les soleils s'y donnent rendez-vous. Bien imprudent serait celui qui s'en irait explorer l’Amazone, l'Himalaya , l'Afrique centrale. On laisse cela à Agassiz, à Hooker, à Livingstone. Darwin peut faire le tour du monde, Ehrenberg et Rose aller dans l’Asie centrale, Ahich au Caucase, Stolickza au Thihet , Torrel et Nordenskiold au Spitzherg, Hochstetter et Haast à la Nouvelle- Zélande, Mac- Coy et Ferdinand von Müller en Australie, de Verneuil sur le Haut- Mississipi, Lyell au Canada, Rœmer au Texas, Mac-Clure et Kane au pôle nord, Siehold au Japon, Mar dus au Brésil, Philippi au Chili, Krauss

au Gap de Bonne-Espérance ; ils n’y rencontreront ni un professeur-administrateur du Jardin des plantes de Paris, ni un seul de leurs fils ; les derniers voyageurs-naturalistes, qui eux étaient du moins les enfants perdus de la science française, sont rentrés, on n’en envoie même plus. A quoi bon, après le succès de la Commission scientifique du Mexique, essayer de cueillir de nouveaux lauriers? On a eu là une juste mesure de l’afiaissement de la science en France. Organisation, composition et résultats, tout dans cette Commission a été un désastre scientifique, aussi grand que le désastre politique.

Longtemps il fut de tradition de conduire au Jardin des plantes toutes les personnes illustres qui venaient à Paris. On dit même qu’en 1814 et en 1815, les souverains alliés et leurs généraux vinrent admirer les richesses accumulées dans les galeries ; que les empereurs de Russie et d’Autriche, le roi de Prusse, et le duc de Wellington, se firent expliquer • toute l’organisation de rétablissement. Tous les savants étrangers tenaient alors à honneur de faire exprès le voyage de Paris, pour venir visiter le Muséum d’histoire naturelle ; c’était pour eux un véritable pèlerinage scientifique. Pendant tout le règne de Louis-Philippe, les visiteurs distingués abondaient encore ; et souvent on rencontrait dans les galeries Mme la duchesse d’Orléans, parfois accompagnée de sa mère ou de ses enfants.

Il paraît que dans les premiers temps de la Présidence, le chef de l’État voulut aussi se rendre compte par luimême de l’état dans lequel se trouvait ce grand établissement ; mais que. devant la réception plus que froide que lui firent les professeurs-administrateurs il dut renoncer à poursuivre ses visites.

Pendant l’Exposition universelle de 1867, pas un seul souverain n’est allé visiter le Jardin des plantes; et cependant jamais il n’y a eu autant de têtes couronnées à Paris. Pourquoi cette indifférence d’Alexandre de Russie? de Guillaume de Prusse? de François-Joseph d’Autriche? d’Albert-Edouard d’Angleterre? de Louis de Portugal? de Charles de Suède? de Louis de Bavière? de Guillaume de Hollande? de Léopold de Belgique? de Charles de Wurtemberg? du Sultan même? et du Vice-Roi? C’est que, pour les uns, ils savent depuis longtemps qu’ils ont beaucoup mieux que le Muséum d’histoire naturelle de Paris dans leur propre capitale ; et pour les autres, ils ne tenaient nullement à visiter un établissement qui ne fait plus parler de lui que par son organisation rétrograde, ses classifications caduques et son personnel de savants inconnus ou peu s’en faut. Les savants étrangers eux-mêmes ont évité d’aller visiter le Jardin des plantes. Et toute l’admiration d’un si grand concours de personnes capables de juger et de reconnaître la valeur des grandes choses et des grandes créations, s’est concentrée sur le palais du Champ de Mars et le nouveau Paris de M. Haussmann. Pour la science française, elle n’attira les regards de personne, et le Muséum d’histoire naturelle, plus que tout autre établissement scientifique, fut laissé entièrement de côté par tous ces nobles hôtes, par tous les savants de l'Ancien et du Nouveau-Monde. Quelle honte pour les ombres de Cuvier! de Lamarck! et de Buffon!

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