PREMIÈRE TENTATIVE DE RÉORGANISATION
Une nation, quelque légère soit-elle, et quelque peu habituée qu'elle puisse être à s’occuper de ses affaires, ne voit pas de cœur joie s’effondrer un établissement qui a fait son orgueil, et qu’elle s’était habituée à regarder comme un des plus purs et des plus beaux joyaux de sa couronne.
Devant cette décadence de plus en plus accentuée, devant cet abaissement inexplicable pour le public et même pour le gouvernement, qui n’ont jamais refusé ni marchandé leur concours au Jardin des plantes, des plaintes d’abord étouffées et timides se firent jour, puis enfin éclatèrent et finirent par émouvoir non-seulement les savants, mais encore les citoyens et l’État. Cette émotion date de loin, et la Commission du budget de l’Assemblée législative de 1849 s’est faite la première l’écho de l’opinion publique, en proclamant la nécessité d’une réorganisation complète de l’administration du Muséum d’histoire naturelle.
Le ministre de l’Instruction publique d’alors, obéissant aux désirs exprimés par les mandataires de la nation, nomma une commission qui n’aboutit à rien. Cette commission était composée de MM. Héricart de Thury, Corne, Gb. Deville, Ed. de Yerneuil, Michelin, Gaudichaud et A. Passy. Sur sept membres, il n’y en avait que trois choisis parmi les simples citoyens ; les autres étaient des employés de l’État; l’un d’eux surtout était aspirant à une chaire de professeuradministrateur du Muséum, et n’aurait certes pas dû faire partie de la commission. Mais on a tellement peu l’habitude en France de nommer des commissions de simples citoyens
pour les affaires ayant quelques rapports avec le gouvernement, qu’il faut savoir gré à la République de 1848 d’en avoir placé quelques-uns dans la commission chargée d’étudief une rénovation du Muséum.
Il y eut un rapport de fait, fort important dit-on, mais qui ne vit jamais le jour ; on ne lui fit pas même les honneurs d’une simple et inoffensive publication ; les professeurs-administrateurs du Jardin des plantes parvinrent facilement à l’étouffer, et il a dormi depuis dans les cartons du ministère de l’Instruction publique. Toutefois il parait que ce rapport a été imprimé, ainsi qu’une réponse faite par les professeurs-administrateurs du Muséum ; mais le public scientifique les a ignorés complètement tous les deux, et on peut dire qu’ils sont restés inédits. Je n’ai jamais pu ni les voir ni me les procurer : ils sont renfermés dans les oubliettes des cartons du ministère.
Après le coup d’Étatdu 2 décembre, les hommes nouveaux qui arrivaient au pouvoir crurent que là du moins ils pourraient donner satisfaction aux aspirations nationales , et qu’entre leurs mains la science française ne dépérirait pas. Ont-ils réussi dans leur bon vouloir ? c’est ce que nous allons voir.
Le Muséum d’histoire naturelle a reçu sa plus grande gloire des découvertes d’animaux perdus, restaurés et décrits par Cuvier, qui en réalité a été le fondateur de la paléontologie, science qu’on peut dire vraiment française. Les populations animales et végétales actuelles ne sont qu’une fraction, fraction infime même, de celles qui les ont précédées sur la terre, et l’histoire naturelle ne peut recevoir ses lois, ses généralités et ses conclusions que par une étude des plus approfondies des êtres qui se sont succédé jusqu’à nos jours.
Le croirait-on ! Cuvier n’était pas plutôt mort, que l’on bannissait la paléontologie du Jardin des plantes, et la simple énonciation de ce mot suffisait pour créer une opposition unanime des professeurs-administrateurs de cet établissement. On n’en veut pas, à toute force, ,sous le prétexte que chaque branche de la science comprend aussi bien les êtres fossiles que les êtres vivants. Puis se renfermant de plus en plus dans l’étude physiologique et dans les minuties de l’anatomie et des classifications des êtres les plus infimes et les moins difficiles à connaître, on en est arrivé à un tel atrophiement de la paléontologie, qu’au Muséum où elle est née, il n’y a plus dans tout le personnel, — qui pourtant est nombreux, comme on le verra plus loin — un seul savant capable de déterminer et de décrire des poissons, des mammifères, des échinodermes, des brachiopodes et des céphalopodes fossiles L
Cette opposition systématique et puérile des naturalistes du Jardin des plantes n’empêcha nullement la paléontologie de se développer ; seulement elle sortit de l’enceinte où elle était née, et proscrite, elle fut reçue à bras ouverts par les nations étrangères ; surtout par la Suisse, l’Allemagne, la Scandinavie, l’Angleterre et les États-Unis. Quelques Français, simples citoyens eux, n’appartenant ni au Jardin des plantes, cela va sans dire, ni au Corps des Mines, ni même à ^Université, que dis-je? pas mêmeà l’Institut, ouvrirent leurs portes à cet enfant de prédilection de Cuvier, pauvre délaissé, hier encore choyé et admiré par tout l’entourage du maître, aujourd’hui abandonné. Naturellement, ces citoyens, devehus paléontologistes, ne furent pas vus d’un bon œil
1. Ceci a été rédigé avant les dernières nominations, qui viennent d’être faites, de Al AI. Deshayes, Lartet et Gervais comme professeurs au Aluséum.
au Jardin, ni dans aucun autre lieu officiel. On s'appliqua, avec cette ardeur que donnent seuls la passion et les intérêts alarmés, à les écarter soigneusement des avenues du budget, et il ne leur resta que l’opinion publique, qui elle du moins ne leur a jamais fait défaut.
Quand une nation comme la France paie, et paie largement de nombreux impôts pour les besoins de sa prospérité, de sa sécurité, de ses développements matériels et intellectuels, elle entend qu'aucuns de ses intérêts ne soient en souffrance, et que personne, individus ou corps constitués, ne s’arroge le droit d'accaparer exclusivement des fonds pour les faire servir à étouffer, ou tout au moins paralyser des parties de la science qui ne leur plaisent pas ou qu’ils ignorent. Mais devant les lenteurs calculées de l’administration et la force d’inertie de la machine gouvernementale, si compliquée et si perfectionnée, que les réformes n’y peuvent plus pénétrer , il ne reste que les coups dictatoriaux et les moyens révolutionnaires pour accomplir le progrès. Moyens qui répugnent, qui sont dangereux même; pourtant les seuls efficaces, quand on a affaire avec l’administration française.
CRÉATION d'une CHAIRE DE PALÉONTOLOGIE
Cédant à l’opinion publique, et pressé d'ailleurs par l'exemple de toutes les nations civilisées, le gouvernement français créa, sans consulter l’administration du Jardin des plantes, une chaire de paléontologie, à laquelle fut appelé, en 1853, le éélèbre naturaliste-voyageur Alcide d’Orbigny. Ce coup d’autorité, la création d'une chaire de paléontologie
contre l’avis unanime des professeurs occupant les autres chaires, déplut profondément à l’administration du Muséum; administration oligarchique, comme on lésait, et composée exclusivement de tous .les professeurs de l’établissement. Prévoyant bien le mauvais accueil que l’on ferait au décret impérial, le gouvernement, au lieu de demander au Jardin et à l’Académie une Tiste de candidats, appelée liste de présentation, et qui sert pour fixer le choix du pouvoir, au premier coup d’autorité, en ajouta un second, en nommant directement, sans demander de liste de présentation.
La création était excellente et le choix aussi. C’était un véritable scandale, que l’établissement français d’histoire naturelle le plus élevé et le plus important n’eût pas de chaire de paléontologie, quand les plus petites universités et les écoles spéciales de l’Allemagne et de l’Angleterre en étaient toutes pourvues. Quant au choix, non-seulement il n’était pas une récompense, mais bien une simple réparation et un devoir rempli, envers un savant dont les travaux resteront toujours comme un des bons chapitres de l’histoire naturelle de notre patrie. Grand voyageur, grand zoologiste et plus grand paléontologiste, Alcide d’Orbigny n’aurait jamais été mis sur une liste de présentation à une chaire quelconque ni par l’administration du Jardin, ni par l’Académie; sa qualité d’ancien voyageur-naturaliste, qui dans tout autre pays lui eût attiré les sympathies administratives et scientifiques, l’excluait et le classait en France parmi les parias et les déshérités des faveurs de l’administration. Une pareille énormité ne s’était jamais vue et ne s’est plus représentée; un voyageur-naturaliste devenu le collègue des professeurs-administrateurs du Jardin des plantes, quelle dégradation ! La science française en est encore aux beaux temps de l’OEil-de-Bœuf
et des Carrosses du roi. On n’y obtient des positions officielles que par l’héritage, comme les majoratsde la noblesse d’épée sous Louis XY ; ou par le mandarinat, comme en Chine.
Mais on se vengea bien ; d’Orbigny fut mis en quarantaine comme un pestiféré ; tout lui fut fermé au Muséum d’histoire naturelle, à l’exception de deux ou trois chambres délabrées qu’on lui octroya pour son installation; il fut plus que jamais banni de l’Institut; et finalement, quatre ans après sa nomination, il mourut, autant de déboires et de chagrins, que de maladie. Le pouvoir a eu là un triomphe de bien courte durée, qui s’est terminé comme toutes ses luttes contre cette formidable et invulnérable administration. Les velléités d’indépendance et de résistance contre l’hydre administrative sont bientôt étouffées. Le pouvoir, quel qu’il soit, est vite entouré et enlacé dans l’engrenage qui l’attire à lui et le rend souple comme un gant. Louis XIV, emmitouflé par la Maintenon, a toujours été une vérité en France; seulement Louis XIV a eu beau être remplacé par d’autres Bourbons, des d’Orléans, des Napoléons, des républicains, la Maintenon avait donné un trop bel exemple pour que l’administration ne s’appropriât pas le procédé ; et c’est elle qui depuis 1793 s’est chargée du rôle d’emmitoufleur, avec cet éclatant succès qui fait l’admiration de tous les endormeurs des peuples.